
Le 26 juin 2011, l’Opéra Garnier accueille sur scène le spectacle Lumières, célébrant les vingt ans du programme « Dix mois d’Ecole et d’Opéra ». Deux ans de travail auront été nécessaires pour qu’une centaine d’élèves et une cinquantaine de professeurs présentent ce spectacle unique en son genre. Rencontre avec Danièle Fouache, responsable et fondatrice du programme et de Christophe Ghristi, directeur de la dramaturgie de l’Opéra national de Paris.
En cet après-midi de juin, l’équipe de « Dix mois d’Ecole et d’Opéra » palpite d’impatience à l’idée de découvrir le premier « filage » du spectacle Lumières. Nous sommes à une semaine de la première, dans l’Amphithéâtre Bastille : Danièle Fouache, directrice du programme, apparaît à la fois sereine et soucieuse. « Il s’agit de la dernière ligne droite. Cela dépasse le stress ! Nous débordons d’énergie pour que rien ne nous échappe et que ces jeunes soient élevés le plus haut possible. » Depuis 1991, cette ancienne professeur agrégée en Lettres se bat corps et âme pour aider les jeunes enfants en difficultés à avoir accès aux arts et à la culture. Briser les barrières et ouvrir les portes, tel est son objectif depuis maintenant vingt ans. De cinq classes d’une trentaine d’élèves chacune à l’origine, le programme en encadre aujourd’hui plus d’une trentaine, soit mille élèves de cinq à vingt ans, issus d’écoles maternelles, élémentaires, de collèges, de lycées généraux, professionnels et techniques des Académies de Paris, Versailles et Créteil. Autant dire que la tâche s’est accrue au fil des ans. « Ces élèves m’ont appris à mieux penser et je ne les ai jamais quittés. Le spectacle Lumières est une façon de leur rendre hommage ainsi qu’à l’Education nationale. Le but de cet événement n’est pas d’accomplir un spectacle brillantissime mais de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais eue. » Pour les enfants qui rejoignent pour la première fois ce programme, la magie de l’Opéra ne s’opère pourtant pas tout de suite.
Des préjugés évidemment faussés existent dans les esprits des jeunes , l’Opéra de Paris entend donc se battre pour les supprimer. « Certains élèves arrivent ici en colère. Dans leur imaginaire, l’Opéra est avant tout réservé à une élite, à des bourgeois. On a certes le droit de ne pas aimer notre institution mais devant tant de diversité et de corps de métiers, il est impossible objectivement de tout détester. On leur apprend donc à nuancer leur propos. Ils doivent juste nous dire pourquoi. Ceci crée un sas de liberté d’expression incroyable et qui vient ainsi briser les barrières. Après un sondage entrepris au bout des deux ans de programme, un jeune élève m’a par exemple dit : "On ne nous a pas considérés comme des jeunes de banlieue sans avenir." Tout est dit dans cette phrase. »Fonctionnement
Encadrer pendant deux ans plus de mille enfants n’est pas une tâche facile. Pour cela, Danièle Fouache est aidée de deux adjoints, Dominique Laudet et Laurent Pejoux, et peut compter sur l’ardent soutien du dramaturge de l’Opéra national de Paris et directeur du service pédagogique, Christophe Ghristi. Pour ce directeur, également professeur de lettres, « Dix mois d’Ecole et d’Opéra » est une des missions majeures de l’Opéra de Paris : « La transmission est au cœur de notre métier et il est de notre devoir d’accueillir ces jeunes qui ne vont pas spontanément vers nous. Il est rafraîchissant pour l’Opéra de toujours avoir un public neuf avec lui. C’est un programme quelque part utopique mais si une institution comme l’Opéra de Paris n’a pas d’utopie, alors nous n’avons plus qu’à fermer nos portes. » Concrètement, chaque programme s’étale sur une durée de deux ans comprenant plusieurs étapes. Parmi celles-ci : les diverses réunions avec les établissements scolaires, les visites des élèves au sein de l’Opéra Garnier et Bastille, des rencontres avec les différentes métiers techniques et artistiques de l’institution, des ateliers de pratiques artistiques, des invitations aux spectacles et la rédaction d’un journal annuel. Danièle Fouache tient toutefois à préciser que ces rencontres se font dans les deux sens : « Je vais aussi les voir dans leurs classes car il s’agit d’un respect mutuel. Puisque ces jeunes s’intéressent progressivement à la vie de l’Opéra, je vais aussi m’ intéresser à leur vie scolaire tout en restant très exigeante. Il faut tout de suite poser les règles et ne jamais céder. Aucun conflit n’est jamais survenu car ces enfants savent où est l’autorité. » Christophe Ghristi, qui l’accompagne volontiers lors de ses déplacements, renchérît : « On a le temps au bout de deux ans de se familiariser avec certains élèves. La perception que l’on a chacun de notre côté en est radicalement changée. Nous sommes sur le même terrain de l’humain et de l’émotion, ce qui ne connaît pas de frontière à l’Opéra. »
L’idée du spectacle Lumières découle tout naturellement de ce constat puisqu’il s’inspire à la fois du mythe d’Orphée et Eurydice et du mythe de la Caverne de Platon. Pourquoi précisément ces deux mythes ? Danièle Fouache s’explique : « Le spectacle s’intitule Lumière(s) car chaque jeune porte une lumière en lui. Mais encore faut-il aller la chercher là où elle est. De là découle le mythe de la Caverne. » Cette lumière, Danièle Fouache a su la trouver chez des milliers de jeunes. Après vingt ans de bons et loyaux services arrive naturellement le temps de la retraite pour cette philanthrope convaincue. « Nous avons souhaité marquer le coup et lui rendre hommage en programmant Lumières sur la scène du Palais Garnier », conclue Christophe Ghristi. Une page se tourne donc pour « Dix mois d’école et d’opéra » qui ne peut connaître qu’un avenir radieux. Pour Danièle Fouache, le combat continue. Il ne faudra donc pas être surpris si vous l’entendez défendre ces mêmes valeurs républicaines dans les mois et années à venir !
Edouard Brane
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