
Première vraie bonne nouvelle de la rentrée littéraire, les éditions Le dilettante ressortent trois livres épuisés de Marc-Edouard Nabe, dont le court essai « Nuage », consacré au guitariste de jazz Django Reinhardt. Quinze ans ont passé, le jazz et Nabe sont morts... ou presque.
Après avoir fait chanter « L'âme de Billie Holiday » (Denoël) et ressusciter le saxophoniste Albert Ayler dans « La Marseillaise » (Le dilettante), Nabe s'est attaqué à un autre monstre sacré du jazz : Django Reinhardt. Construit comme un solo, « Nuage » alterne les tempos et l'écriture swingue presque autant que la vie de son modèle. Des frasques trépidantes des années de gloire aux mélos assoupis du génie démodé, Nabe adapte son rythme et signe une anti-biographie définitive. Il accompagne Django Reinhardt en pleine apogée, cédant aux mirages du New York clinquant des années 40 avant de retomber dans l'oubli et la dépression en pleine révolution be-bop. Pas question pour autant de donner dans l'académisme béat, l'auteur préfère les ellipses anecdotiques aux chemins balisés de l'Histoire. On découvre ainsi le musicien en plein processus de création, « lécher l'air » au contact de sa guitare infirme, les deux doigts crispés sur une corde « pour sortir un son qui semble venir d'ailleurs ». On apprend aussi de ses correspondances surréalistes avec le violoniste Stéphane Grappelli lors de voyages américains. Engoncé dans sa défroque de dandy clownesque, Django Reinhardt traversa sa carrière en funambule sans filet. Comme un « Nuage » plus exactement, « bien ouaté, tout en vapeur d'amour, il flotte dans le ciel inquiet ».
Nabe se révèle aussi habile dans l'hommage que dans le pamphlet haineux. L'écrivain maudit distille une sensibilité pudique, digressant parfois sur la création et la difficulté pour l'artiste de s'accommoder à la «norme» imposée. La complicité succède alors à l'admiration distanciée, le récit devient plus intime, et Nabe de se confier sur son travail littéraire tant décrié : « Les livres qu'on écrit sont des nuages plus ou moins grands, blancs, menaçants : ils se frôlent, se tamponnent mousseusement, s'affrontent parfois dans un chaos cotonneux ». « Nuage » nous apparaît alors comme le dialogue posthume entre un musicien mort et un écrivain presque enterré.
Marc-Edouard Nabe
La Marseillaise
Nuage
Le vingt-septième livre
Édition Le Dilettante
| Andrei Makine, La vie d'un homme inconnu < Préc | Suivant > Critique du livre "Jeunes filles sur la route" de Tania Boteva-Malo |
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