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Futura : « J’aimerais qu’on me donne un train »

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Vous avez grandi dans le New York des débuts du graffiti. Pourquoi avoir eu envie de rejoindre le mouvement ?

 

Je voulais faire partie d’un groupe, moi qui n’avais pas de frères et sœurs. Je cherchais des amis… Et quand j’étais ado, c’est de ce côté que des choses se passaient ! J’ai commencé, on s’est mis à repérer ce que je faisais… Et une fois que vous êtes accepté, vous devenez l’un d’entre eux… A l’époque, évidemment, je n’avais pas conscience de ce qui se passait, je ne pouvais pas prévoir le futur. Mais si je regarde en arrière, quand je vois que j’ai survécu, que je continue à faire des choses plutôt cool, que j’ai des enfants qui ont grandi – ce qui est essentiel pour moi, au-delà de mon identité en tant que Futura, artiste. Etre un père, ça me sidère, et ça a pour moi plus de valeur que n’importe quoi. Mais New York à cette époque, tout ce que nous y faisions – oui, c’était un autre monde. Les gamins d’aujourd’hui ne peuvent plus connaître ça, c’est fini. Ils ne peuvent pas utiliser le métro…

 

Vous êtes nostalgique de cette époque ?

 

Ce qui me rend le plus nostalgique, ce sont les trains. J’aimerais bien, aujourd’hui, qu’on me donne un train – légalement, comme artiste, cette fois. Un train qui se baladerait dans Paris, New York, Berlin… Ce serait dingue. Les trains appartiennent au monde réel, à la vie. Vous pouvez en avoir un dans le Bronx qui file jusqu’à Manhattan ou au Bronx. La clef, c’est la visibilité. La visibilité d’une pièce en mouvement, qu’à l’époque nous n’appelions pas « art ». Mais quoi de plus spectaculaire qu’un wagon en mouvement ? Dans une galerie, les gens doivent venir vous voir. Mais un train ! Il est là et c’est tout. Quand j’avais 25 ans, je n’y pensais pas de la même façon. Je ne pensais qu’à moi, moi, moi ! (Rires…) Si le train est si spécial, c’est parce qu’il appelle le public inconnu, les réactions inattendues. Un autre gamin, ailleurs, allait voir ce que vous aviez fait !  Alors que vous étiez rivés  à un point précis, le train allait ici et là. C’est pour ça qu’il avait quelque chose de magique. Je suis encore très fier des trains que j’ai faits dans les années quatre-vingt, c’était ce qui se faisait de plus abouti dans le genre.

 

Aviez-vous conscience d’assister à un moment particulier de l’histoire de l’art ?

 

Seulement après coup. Mais je savais quand je voyais Jean-Michel Basquiat qu’il se passait quelque chose de massif. A cette époque, je n’étais pas si doué pour l’art. Mais c’était une période fabuleuse. A l’époque, je ne considérais pas que j’étais à ce niveau. Mais c’était déjà cool d’assister aux soirées et aux vernissages, je savais que c’était une chance. Keith Haring ou Basquiat avaient une longueur d’avance. Jean-Michel savait ce qu’il faisait, il s’y connaissait en art. Beaucoup, dans la rue, le regardaient faire et ne comprenaient pas. Je l’observais et je me disais que ce type était vraiment malin. Il savait faire le singe, à condition d’être propriétaire du zoo… Je n’étais pas si malin. Je ne savais pas où j’allais, je n’avais pas de plan. Encore aujourd’hui, je n’ai pas de plan ! Rien ne m’ennuie plus que l’idée de faire des affaires. J’ai seulement l’impression d’être un gosse qui aurait beaucoup vieilli… Peindre, pour moi, c’est comme pratiquer un sport – vous savez que vous appliquez des règles enfantines, simplement parce que c’est un plaisir immense.

 

Quand avez-vous commencé à penser à vous-même comme à un artiste ?

 

 Pas avant 1995. A l’époque, je suis allé au Japon. Là-bas, ils étaient très sensibles aux cultures émergentes et cela a ouvert des portes pour moi. Ca a été un tournant. Les gens ont commencé à me parler de mon travail différemment. On parlait de moi à Paris, Londres, Tokyo, comme d’un artiste important. Moi qui n’avais jamais eu de contrat de ma vie, on m’en a proposé un pour trois ans de travail ! Mon histoire s’est restructurée à partir de là. Mais je faisais du graphisme, du design pour des vêtements…

 

 

Vous avez aussi été l’un des premiers à travailler avec des marques. Pourquoi ?

 

Mais le graffiti, c’était déjà de l’autopromotion ! Du marketing… La pub s’adresse aux plus jeunes consommateurs, et il y a tellement de marques qui ont utilisés notre culture. La commercialisation de la culture graffiti est une chose étrange, c’est vrai, et je peux dire que j’en suis en partie responsable. Mais travailler avec les marques, pour moi, c’était aussi donner la possibilité à de plus jeunes artistes, moins connus que moi, qui n’étaient pas comme moi parmi les anciens du mouvement, de faire la même chose. C’est un chemin que j’ai déjà emprunté, et je veux ouvrir la voie. Je fais partie d’une histoire plus large, et je veux que ce qui a été possible pour moi le soit pour d’autres.

 

Vous trouvez que c’est un bon moment, aujourd’hui, pour un jeune artiste ?

 

Absolument. Parce qu’aujourd’hui, tout est visible immédiatement, grâce aux nouveaux médias. Ca n’a rien à voir avec ce qui se passait quand j’étais plus jeune. Je pense que les jeunes artistes sont plus avertis que je ne l’étais. Il y a beaucoup d’opportunités aujourd’hui pour un jeune artiste  – même s’il faut savoir être patient, aujourd’hui comme hier.

 

Vous êtes un autodidacte. Qu’est-ce qui a nourri votre passage à l’abstraction ?

 

Je ne sais pas ! A mes débuts sur toile, on me parlait beaucoup d’artistes dont je n’avais jamais entendu parler… J’ai bien dû intégrer ça à un moment ou un autre, mais ce n’est pas comme si je m’étais plongé dans des livres sur Kandinsky ou Malevitch. Je disais qu’un jour, les gens regarderaient le travail de quelqu’un d’autre et le compareraient au mien. C’était mon rêve, et depuis c’est arrivé… Finalement, j’ai gagné !  Dans un premier temps, les gens ont toujours besoin de vous comparer à autre chose pour digérer votre travail. Mais ça passe…

 

Vous avez toujours eu a cœur de vous réinventer…

 

Mais l’essence de ce mouvement dont je viens, c’est la spontanéité ! On débarque, on fait son truc… Je n’ai pas une façon de faire. J’ai une boîte à outil, mais je peux toujours faire autre chose ! Je m’adapte. Il faut rester en mouvement. Il faut rester vivant.

Sophie Pujas

Futura : Introspective. Jusqu’au 26 juillet, galerie Magda Danysz – www.magda-gallery.com

 

 [Visuel : ©Stéphane Bisseuil]

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