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Une virée à la découverte de l’art contemporain en Tunisie avec Sadika Keskes

13 octobre 2017
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Sadika Keskes Olivier Poivre dArvor ambassadeur de France et les artistes Wadi Mhiri Houda Ghorbel et Mouna Jemal Siala

Une virée à la découverte de l’art contemporain en Tunisie avec Sadika Keskes

Sadika Keskes, artiste souffleuse de verre dont le travail traverse abondamment les frontières, oeuvre a bien l’intention de prêter main forte au foisonnement artistique qui se joue actuellement en Tunisie. Pour aider à diffuser l’art contemporain local à l’international, elle a organisé une exposition collective, ainsi qu’un un riche parcours composé d’ateliers d’artistes et de galeries d’art. Partons avec elle à la découverte de la création d’aujourd’hui.

La révolution politique en Tunisie du début de la décennie, s’était ensuite saisie d’une partie de monde arabe par ricochet. Elle laisse place aujourd’hui à une autre révolution, ou du moins à une évolution, intense et dynamique, qui se veut culturelle passant par l’art contemporain, et qui n’a de cesse de s’épanouir à l’extérieur des frontières. Dans ce contexte florissant, sous le haut patronage de la Ministre du Tourisme et de l’Artisanat, Salma Rekik, et celui du Ministre des Affaires Culturelles de Tunisie, Mohamed Zine El Abiddine, s’est ouverte le 30 septembre dernier l’exposition « Po po – un possible potentiel ou entre potentiel et possible » à la galerie Alain Nadaud, au coeur de l’Espace Art Sadika, situé à Gammarth, au Nord-Est de Tunis.

MounaL’occasion de découvrir une dizaine d’artistes dont Mouna Jemal Siala. Celle-ci présentait notamment une série de photos sur Plexiglas montrant des corps voilés de dos, pénétrant la mer et dont la forme disparaissait au bout de quelques pas à peine, pour ne laisser que leurs étoffes verte et orange flotter sur l’eau, « selon moi se couvrir et être libre est paradoxal » indique l’artiste, « on ne peut pas être libre de se couvrir. Cela m’inquiète… deux citoyennes entièrement recouvertes ne peuvent que disparaitre dans la mer, comme si leur corps s’évaporait. »

sauf lobscurantisme de Houda GhorbelLe ton est donné. Ici la parole se veut libre, l’acte artistique aussi donc l’art s’exprime en combinant naturellement le raffinement des connaissances plastiques combiné à une pensée éclairée, affranchie de toutes contraintes politico-religieuses. La révolution semble déjà loin, bien que tout reste encore à créer autour du rayonnement de l’art local en Tunisie même et à l’international, car convenons-en, les artistes présentés ont tout à fait la capacité d’être présents dans les biennales et salons d’art contemporain occidentaux et certains ne se privent pas pour se faire exposer en France, ou au Canada, à l’instar du couple Houda Ghorbel et Wadi Mhiri. Ici, Wadi Mhiri et ses « Cinq moments de la journée… » constitués de cinq pièces en céramique et acrylique sur papier, évoquent les moments de purification (ablutions) et de prières du musulman, des prières, mués en obus destructeurs entre les mains des terroristes, s’emparant éhontément du religieux pour commettre cela même que l’islam condamne. Pas moins engagée, Houda Ghorbel propose également une pièce très explicite intitulée « … Sauf l’obscurantisme » : un sens interdit de grande taille, orné d’embouts de revolver rivés vers le spectateur, des embouts fleuris de céramique grés, dans la partie blanche du sens interdit. Là encore, plane l’ombre d’une l’Histoire récente, violente, encore ancrée dans les mémoires. Une oeuvre tout autant universelle reliée à ce que les peuples opprimés vivent et à ce que les peuples libres subissent de la part des terroristes…

Monther Jawabrah Elevation IParmi les artistes présentés, il y a également des artistes venus d’ailleurs, des palestiniens, une espagnole et un italien. Là encore, sont choisies des pièces fortes, dont une oeuvre montrant un corps avec des barbelés suspendus du côté palestinien par Monther Jawabreh (« Elevation »), ou une échelle dont l’ombre se projette sur des titres de livres islamistes du côté italien. L’oeuvre intitulée « I’m the idiot that look at the singer when the singer points the moon » est signée de l’artiste-philosophe Gabriele di Pasquale.

Dans le cadre de cet évènement qui court jusqu’à fin octobre, Sadika Keskes, a réalisé la première partie de sa performance « Les tombeaux de la dignité » ayant lieu en deux temps.

Gabriele di Pasquale - I m the idiotLe dimanche 1er octobre, elle a reçu chez elle, autour de son patio, quelques invités pour célébrer une cérémonie laïque en hommage aux milliers de disparus en mer lors des traversées de la Méditerranées par ceux que l’on nomme les migrants. Aidées par quelques artistes dont Mouna Jemal Siala, Gabriele di Pasquale et Wadi Mhiri et des amis venus en renfort, sept tombeaux ont été transportés jusqu’à la plage de Raoued à Gammarth. Six bleus et un plus petit, blanc symbolisant la perte des enfants en mer lors du périlleux voyage des réfugiés vers l’Europe. Indignée, Sadika Keskes, a voulu que cette performance sonne comme un cri contre l’indifférence et le manque d’humanisme qui entoure ce que l’on appelle la crise migratoire. L’artiste s’est engagée corps et âme dans ce projet qu’elle a financé elle-même. Pendant le rituel, elle n’a pas hésité à enfoncer son corps dans l’eau pour porter à bout de bras les tombeaux au large. Du « total commitment » aurait dit Pollock pour désigner une artiste qui se mouille autant dans son action, et c’est vraiment le cas de le dire. Pas rassasiée pour autant, Sadika Keskes entend bien renouveler l’action de l’autre côté de la Méditerranée, sur les rives italiennes, dès qu’une traversée en mer sera possible. Elle n’a donc pas dit son dernier mot, d’autant qu’elle souhaite pouvoir reproduire cette action partout où l’Europe l’accueillera afin d’éveiller les consciences sur la problématique humaniste qui doit accompagner les politiques migratoires.

Ahmed Zelfani Outre cette exposition riche en propositions, d’autres espaces ont ouvert leurs portes, permettant de découvrir davantage d’univers artistiques, davantage de pratiques, toutes en diversité et complémentarité. À la boutique-galerie Musk and Amber, Ahmed Zelfani avait peint de longs personnages sans pieds ( les pieds sortant du cadre), aux airs étranges, pas tout à fait « Modiglianesques » et à la silhouette pas vraiment « Giacomettesque ». Des personnages porteurs de bribes de murs ou adossés au mur, mais pour sûr à l’aspect comme emprunté. Une autre perception de la contemporanéité picturale où sérigraphie et peinture s’épousent sur la toile. Dans cette même galerie, on retrouvait aussi, entre fauteuils Eames et livres d’art de chez Assouline, quelques pièces provoc’ bien pensées de Mouna Jemal Siala, dont une truelle ornée de pics punk sur cadre.

Selma Feriani Gallery copiePerchée sur la falaise de Sidi Bon Saïd, au Nord de Tunis, dans le dédale des rues fleurant bon le jasmin aux portes bleues ornées de clous et de balcons aux volutes en fer forgé, là où des étudiantes en architecture croquent la ville, la galerie Salma Feriani invitait Ismaïl Bahri à présenter quelques uns de ses films délicats, sensibles et poétiques. Parfois même pourvus de moments drôles. Pour rappel, l’artiste né à Tunis et partageant sa vie entre France et Tunisie, a récemment clôturé une exposition au Jeu de Paume à Paris (13 juin-29 septembre) où il présentait quelques unes de ses vidéos et a également été invité à Dream City, la biennale d’art contemporain en espace public née peu avant la révolution qui s’est tenue ce mois-ci dans la Medina de Tunis.

Dans son travail artistique, Ismaïl Bahri a à coeur « de poser les limites d’une expérience pour observer la façon dont elle va se contaminer par ce qui l’entoure. » Pour Foyer, l’un des films présentés au jeu de Paume et à la galerie Salma Feriani pour lequel il avait posé une feuille blanche sur le viseur de sa caméra qu’il a laissée courir sur les chemins de Tunisie, l’artiste dit avoir expérimenté « un travail sur les nuances de couleurs et les variations du vent qui fait trembler le papier. » Il confie qu’au début, il s’agissait « d’une recherche très formaliste liée à la lumière, à la question de l’abstraction mais petit à petit, j’ai commencé à entrevoir que l’intérêt de cette expérience consistait à voir comment cette feuille a pu se laisser affecter par ce qui l’entoure. » Ce film où l’on ne voit rien à part des variations lumineuses, donne à observer, ou plutôt à entendre la vie post révolution, teintée des questionnements des gens de la rue et de leur humour. La Tunisie post révolution n’est pas une thématique que l’artiste aborde bien qu’elle transparaisse dans certains de ses films mais comme il l’explique « c’est une thématique qui m’a abordé. J’ai gardé les deux films où cela transparait; je n’avais pas l’intention d’aller vers ces choses-là. Ce sont des films qui se sont laissés impressionner dans la mesure où l’on est affecté par ce qui nous entoure. La feuille de papier devient le paysage qui la traverse et le paysage est activé par cette feuille. En dérushant ce qui allait devenir Foyer, j’ai commencé à entendre la voix des gens et je me suis rendu compte que le papier devenait un écran de cinéma et pouvait devenir le vecteur de paroles, de projections, de pensées. Ce film s’est peuplé des personnes qui sont venues le composer. »

À Dream City justement, Nidhal Chamekh, vivant lui aussi entre Paris et Tunis également représenté par la jeune et dynamique galerie de Salma Feriani, encageait Bab El Bhar, la Porte de la mer de fils barbelés, comme pour engager une réflexion sur les mesures de sécurité qui devaient être des mesures d’exception après le 14 janvier 2011, et qui sont devenues ensuite une règle parmi d’autres. Une porte à l’allure de sas vers la liberté, soudain emprisonnée.

Ali TnaniAvant de quitter cette Tunisie en pleine effervescence artistique, une dernière halte s’impose à la galerie El Marsa. La galerie accueillait de nombreux artistes jeunes et moins jeunes. Je me suis arrêtée sur une pièce numérique de Ali Tnani, créée à partir d’un algorithme « No posts to show » sous forme d’installation vidéo, avec un écran aux sol. L’image au sol est produite par des textes compressés provenant du Wifi et formant une sort de palimpseste indécodable. Dans un style différent, Nabil Saouabi peint d’immenses portraits d’un monde passé cotoyant le monde présent, mêlé angoisses politiques et existentielles. Le peintre se met en scène entrain de peindre des dictateurs tantôt glorifiés, tantôt morts, aux côtés de vanités et de corps inertes. Une mise en scène de la persécution face à la réponse artistique. Deux calligraphes de grande qualité, Khaled Ben Slimane et Nja Mahdaoui n’ont pas échappé à ma sélection coups de coeur.

Voilà un petit tour d’horizon de la création contemporaine en Tunisie qui, bien que non exhaustive dévoile quelques uns des artistes à suivre (certains exposent leurs travaux bien au-delà des frontières). Consciente de sa récente émancipation, aidée par les institutions et des forces animées par des projets fondateurs, la Tunisie cherche à s’exprimer davantage sur son territoire. Une Cité culturelle sera inaugurée en 2018, et à l’international. Quant au lien France-Tunisie, il semblerait se renforcerait par le biais de Sadika Keskes avec l’aide de l’ambassadeur de France en Tunisie, qui s’est engagée à lui prêter main forte pour monter des projets créant un pont Paris-Tunis. À suivre donc…

Alexandra Boucherifi

[Crédits Photos : © Alexandra Boucherifi ]

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