
« L’Ile », précédent film de Pavel Lounguine, annonçait déjà sa dernière œuvre « Tsar », présentée dans la sélection Un Certain Regard lors du dernier festival de Cannes. En évoquant le dédoublement de personnalité du Tsar Ivan le terrible, Lounguine nous livre un portrait religieux et tyrannique fascinant malgré une structure cinématographique bancale.
L’effet miroir que l’on trouve sur l’affiche résume le film en lui-même. Nous sommes en 1565 et la guerre que le Tsar Ivan le terrible est en train de mener contre les Polonais se rapproche de jour en jour de la défaite. Réfugié dans la religion orthodoxe et sombrant peu à peu dans la folie, il demande à ses fidèles servants, « les chiens du Tsar » de convoquer son ami d’enfance Philippe afin qu’il devienne le nouveau métropolite de Moscou (évêque d’une capitale).
De Einsenstein à Lounguin :
Ivan le terrible a toujours fasciné les Russes et représente certainement le personnage historique le plus controversé du pays. Visionnaire ou dictateur, le cinéma nous en a livré un visage grandiose dans le film de Sergei Einsenstein d’après une commande de Staline en omettant pourtant d’y montrer l’aspect psychologique. Pavel Lounguin corrige avec son film ce grand défaut. En décidant de commencer l’action de son film lors de la défaite du Tsar sur la Pologne, le réalisateur russe souhaite nous en livrer deux visages : le fanatique et l’homme de raison.
L’objectif d’Ivan est simple : faire de la Russie une nation nouvelle plus proche de l’occident que de l’orient et prendre comme modèle le courant de la Renaissance. Visage majeur de l’histoire de la Russie, Ivan le terrible, par sa mégalomanie et par sa schizophrénie, va pourtant choisir de régner en provoquant de multiples bains de sang. Pavel Lounguin réussit ici à peindre un personnage contemporain qui trouve son pendant dans l’ami d’enfance du Tsar, le métropolite Philippe.
L’ombre de Tarkovski et de Dostoïevski.
Si le réalisateur russe réussit à imposer son propre style, l’ombre de Tarkoski semble pourtant planer tout au long du film de Loungin. Dans un premier temps par la présence de l’acteur Oleg Yankovsky jouant le rôle du métropolite et qui a plusieurs fois tourné pour Tarkovsi (Nostalghia, Le Miroir) ; puis par la structure même du film qui se divise en plusieurs chapitres. À ce titre, Tsar se rapproche fortement du chef d’œuvre de Tarkovski Andreï Roublev. Car c’est toute l’histoire de la Russie que l’on trouve dans le film de Lounguin.
Si Nikita Mikhalkov nous offre dans son dernier film 12 une vision contemporaine de la Russie, Lounguin lui, souhaite remettre en question l’histoire de son pays en analysant l’importance de la religion orthodoxe au sein de la société russe de l’époque. Les deux films montrent cependant chacun à leur manière que la religion semble avoir le dernier mot. Dans Tsar, un portrait de la vierge marie provoque l’effondrement d’un pont tandis que dans 12, le jury qui fut le seul à voter contre au début du film, embrasse le même portrait lors du dénouement de l’histoire.
Si la religion est au centre du film, les relations entre les individus rappellent sur de nombreux points les œuvres de Fedor Dostoïevski ; à commencer par le doute et la fièvre qui caractérisent chaque personnage et leur attitude face aux évènements (on pense par exemple à Rogojine dans L’idiot).
Même si nous restons captivés par l’interprétation des deux rôles principaux et par une réalisation soignée et une image somptueuse (le directeur de la photographie n’est autre que celui de Clint Eastwood), Tsar ennuie par certains moments et souffre d’une structure complexe et parfois lourde.
En choisissant de montrer un Ivan le terrible torturé par la religion et par son rôle de Tsar, Pavel Lounguine nous livre un film éprouvant et parfois bancal dans sa structure mais profondément russe et intelligent.
Edouard Brane
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