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Bernard Lavilliers - Causes perdues et musique tropicales

Bernard Lavilliers - Causes perdues et musique tropicales

Sortie le 15 novembre 2010

 

Le nouvel album de Bernard Lavilliers « Causes perdues et musique tropicales », est sorti le 15 novembre 2010. On y trouve de l'Afrique, de l'Amérique du Sud, des îles, de la passion, de la mort, une course, et encore et toujours, la révolte qui gronde.

 

Confrontation avec ce bourlingueur célèbre, aventurier géographique et musical.



Deux ans après « Samedi soir à Beyrouth », parlez-moi de la composition de l'album « Causes perdues et musiques tropicales » : renouez-vous avec un rythme de production plus soutenu ?

Tout de suite après « Samedi soir à Beyrouth », j'ai enchaîné la composition des chansons de « Causes perdues et musiques tropicales », j'aurais même pu le finir avant. Sur la tournée de « Samedi soir à Beyrouth », il y avait plusieurs formules : soit huit musiciens, soit trois puis moi à la guitare. On chantait de vieux trucs, et on en inventait de nouveaux.  Il faut un minimum de respect, que ce soit pour moi ou pour le public. On se trouvait dans la situation où j'écrivais le jour, et on essayait le soir pour voir si ça marchait. C'est une obsession : Je n'aime pas trop tourner avec les mêmes chansons. Bon, on répétait avant, quand même !!



Comment se passe le processus de création ? Les chansons naissent-elles d'elles-mêmes ou bien devez-vous batailler ?



La plupart du temps il faut aller les chercher... mais il y a des choses qui vous échappent, comme « Je cours » : plus le personnage de la chanson court, plus il y a une montée d'adrénaline, jusqu'au moment où il commence à s'envoler, avec un côté à la fois Folon et Fantômas. La course est le sport le plus ancien, le moyen de locomotion le plus évident. Cette chanson, c'est une métaphore du sport, pas une fuite (personne ne lui court après), ni une tentative pour battre un record ; plutôt une confrontation avec l'endurance. La résistance au mal, et le plaisir qu'il y a derrière, après les points de côté. Je n'ai jamais fait de marathon, entre nous soit dit, je ne suis pas sûr que j'arriverais au bout.
La création musicale est un peu pareille : il ne faut pas laisser refroidir le cerveau, avec cette envie de finir un disque, d'arriver au mixage, sans pour autant en rajouter trop. Par exemple pour « Angola », qui tient sur une contrebasse, deux guitares électriques et des percussions, et la voix de Bonga évidemment, on a fait ce qu'il faut. À un moment, il faut lever les mains de l'instrument, sinon on risque d'être trop lourdingue, trop chargé. Dès le début de l'album, on passe d'« Angola » à « Causes perdues », une salsa qui dégage, puis à « Je cours » qui est complètement différent. Il y a de gros risques que les gens se disent : « C'est prétentieux » ou « C'est trop ». Moi je ne trouve pas, j'adore, il fallait ça, il fallait oser. Ça dépend qui les écrit, et là, ça marche.



Parlez-moi des choix de musique ?  Quelle place tient « l'exotisme » dans votre inspiration  ?

Ce n'est pas exotique, c'est de la musique. Ça peut sembler exotique parce que ça chaloupe, avec du cuivre, et ça donne envie de bouger différemment que le rock, une musique à quatre temps. « Causes perdues et musiques tropicales » est un peu le résumé de ce que j'ai souvent fait, des horreurs racontés sur un reggae qui groove, peut-être pour faire passer la sauce. Dans « Stand the ghetto », je raconte la guerre de gangs entre Tivoli Garden et Trench town. Je chante « Derrière les barbelés/Trois rangés bien gardées/Ils attendent de crever/De sortir de braquer/Pour le flingue dans ta poche/T'es coincé à Gun Court/Jusque-là le reggae/Viendra t'réveiller » puis j'enchaîne « I and I love the island in the sun ». Je confronte « l'île au soleil » et « le placard ». À l'époque, les marchands d'herbe se faisaient payer en faux dollars, donc ils ont préféré recevoir des armes comme rétribution. L'île était infestée de flingues. Le camp de concentration de Gun Court a donc été créé à partir d'une loi promulguée en urgence qui disait : « si on vous trouve avec une arme ou des munitions sur vous, vous êtes envoyés dans ce camp, et vous serez jugés... on verra quand. » Ça existe toujours.
Pour la chanson « Causes perdues », j'évoque une latine de Manhattan, Spanish Harlem, le New York des années 80, l'après-Bowie : une musique funky, urbaine, qui facilite l'identification des derniers immigrants de l'époque, les portoricains. Ils entendent leur rythme à la radio, et se disent : « On est encore un peu à la maison ». C'est très important pour les immigrants d'entendre leur propre musique sur place. Aujourd'hui, en France, beaucoup de stations parlent arabe ou kabyle. Ce n'est pas communautariste, c'est de la diversité. Dans mon quartier, je peux faire un disque sans bouger avec des indiens, des  chinois, des arabes, qui jouent de toutes sortes d'instruments. Un jour je ferai peut être un album uniquement à Paris, qui passerait par le Pakistan ou l'Inde du Sud, sans quitter l'Est de Paris. Et si j'ai besoin de Maliens, j'irai à Montreuil, c'est la deuxième ville du Mali là-bas ! C'est intéressant pour ça, les grandes villes.



0602498320648Êtes-vous un insoumis éternel ? Si la lutte doit prendre fin, que ferez-vous ?

La lutte continue, elle ne s'arrêtera jamais. C'est vous qui décidez de baisser les bras. Ce qui est beau dans les causes perdues, c'est qu'elles ne sont jamais perdues. Un jour Mitterrand me demandait ce que je faisais, à ce moment. Je lui ai répondu, « Je chante toujours les causes perdues sur des musiques tropicales ». Il m'a dit : « Gardez ça, c'est très bon ! » et c'est vrai que ça sonne bien. C'est un peu comme André Breton ou la Valse dingue de Boris Vian, « Une valse en forme de chaise », deux réalités opposées qui font partie de la même phrase. Les textes en portugais ou en espagnol des chansons sur lesquels vous dansez, sont souvent horribles. Et pourtant, tout le monde danse comme des bêtes. Pour ne pas raconter la misère réellement, on parle d'histoires d'amour ratées. Il ne faut pas croire que toutes les bossa-novas parlent de filles en string et en balade sur la plage !



C'est le cas de la chanson « Sourire en coin » ?

« Sourire en coin » est la mélodie d'un copain, David Donatien, qui me disait avoir écrit quelque chose qu'il aurait aimé que je chante. Lorsqu'il me l'a jouée au piano,  je me suis rendu compte que ça ressemblait beaucoup à ce que je faisais moi-même. Je lui ai dit, « On se voit après-demain, j'ai envie d'essayer un truc » et j'ai écrit un texte dans la nuit.  J'avais trouvé cette idée, « Sourire en coin » un peu de nostalgie, la mer, les bateaux, un aventurier... et la nana qui l'intéresse. Elle le regarde en se marrant, et lui du coup accroche, car cette nana-là, ni oui ni non, c'est quelque chose... Il disparaît, il voyage, et puis ils se revoient, mais on ne sait pas comment ça finit. Ils s'intéressent, mais peut-être pas pour être ensemble, on ne sait pas. C'est toute la question entre la vie rêvée et le couple ! Une autre cause perdue !



Pourquoi chanter « Possession », la reprise du classique « Alfonsina y el mar » ? Y a-t-il un rapport avec Alfonsina Storni Martignoni, la poétesse argentine qui a écrit les paroles d'origine ?

C'est une des plus belles mélodies que je connaisse. Il y a très longtemps que je connais cette chanson, je la joue à la guitare depuis les années 1970. Je la traînais, je me disais : « Un jour je le ferai », et c'est arrivé maintenant. J'avais déjà essayé, en traduisant le texte, mais sans succès : ça ne peut pas être chanté par un mec, l'histoire de cette femme qui se noie par désespoir. J'ai donc écrit une histoire d'amour tragique, avec un mec tellement fou qu'il finit par tuer sa  femme. « Possession » a un côté Polanski, un peu dingue, mais la mélodie déchirante m'emmène par là, en grimpant sans arrêt, sur trois niveaux. Je ne voulais cependant pas tomber dans le pathos du tango : c'est traître car c'est de l'aimablement tragique. J'ai utilisé le bandonéon de Juan José Mosalini (Junior) qui le joue parfaitement, sans une note de trop. J'ai écrit le texte un matin, puis je l'ai fait lire à ma femme, qui m'a regardé bizarrement. Elle a du se dire « Cest mon mec qui chante ça » ! Même si tu fais la différence entre l'homme et l'artiste, c'est assez étrange. Mais bon, c'est surtout à sa mère que ça va faire drôle.



« Identité nationale » nous fait retrouver un Bernard Lavilliers plus caustique. Que pensez-vous de l'esprit de contestation actuelle ? A-t-il perdu, selon vous, la force de 68 et des années 70, où la création artistique se mettait volontiers au service de la lutte ?


C'était trop aussi parfois... ça prenait des proportions... Il y avait des mecs qui venaient en concert casser les portes parce qu'ils voulaient de la musique gratuite. Eh mec, c'est toi qui achètes mon ampli ? Ces mêmes post-soixante-huitard, fils de bourgeois, aujourd'hui notaires ou directeur de multinationales, jetaient leur gourme à l'époque. Il y avait aussi des gens qui traitaient Léo Ferré de récupéré car « C'est extra » passait à la radio. Heureusement que ça passait à la radio ! Sinon il serait mort de faim. Cependant, à l'époque, il y avait une meilleure grille de lecture, un meilleur esprit d'analyse. La contestation aujourd'hui est un peu n'importe quoi, et fait marrer les petits marquis du pouvoir.
En 1968, j'étais avec les situationnistes, qui écrivaient par exemple : « Nous ne voulons pas changer la certitude de crever de faim contre celle de crever d'ennui ». Aujourd'hui c'est plutôt « Je préfère ne rien foutre plutôt que faire ce dont j'ai envie ». J'avais même choqué des étudiants, en leur disant qu'ils avaient une telle peur de l'avenir que tout ce qu'ils désiraient, c'était d'être fonctionnaire, avec un salaire, des points, un système de vacances. C'est facile de leur faire mal, de les rouler dans la farine. Ça devient tellement surréaliste que j'ai écrit  « Identité Nationale » et que je fais chanter le refrain « Y en a marre »  par les Coconuts girls, qui le chantent comme des top models, comme Carla à Sarko (il chuchote) « Y en a marre, Nicolas ». Parce que les (grosse voix) « Y EN A MARRE » ça ne marche pas. Il faut que ce soit un peu un « Sourire en coin ».


Propos recueillis par Mathilde de Beaune


Bernard Lavilliers

 

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www.bernardlavilliers.com

Sortie de l'album « Causes perdues et musiques tropicales »
Universal Music


 
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