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Une « Maison des morts » éblouissante à l’Opéra Bastille

Hélène Kuttner 20 novembre 2017
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Cette production de l’Opéra de Paris est la reprise de celle créée à Vienne en 2007. Patrice Chéreau avait accepté la proposition de Stéphane Lissner de mettre en scène l’opéra de Janacek, avec le chef Pierre Boulez. Sous la baguette d’Esa-Pekka Salonen, avec le baryton Peter Mattei, c’est un spectacle moderne, éblouissant de force et de passion dramatique qui nous est offert aujourd’hui pour quelques représentations seulement. A ne pas rater.

Un tableau poignant de la prison russe

© Elisa Haberer

Rarement une telle vérité est dépeinte à l’opéra. Mais c’est cette vérité, cette humanité bouleversante, cette passion pour l’homme dans ce qu’il a de plus déchirant, de plus misérable, qui est évoquée dans l’oeuvre composée à 72 ans, alors qu’il connaissait enfin la gloire, par le compositeur Leos Janacek. Il s’inspire des « Carnets de la maison morte » de Dostoievski, écrits autobiographiques que le génie russe rédigea en 1851, alors qu’il purge une peine de 4 ans de prison en Sibérie pour avoir diffusé des textes révolutionnaires. Ces fragments de vie, ces séquences éparses de ce « séjour au tombeau » dans la geôle sibérienne, Janacek les adapte sous forme d’un puzzle, d’un collage où des personnages venus d’outre tombe, a moitié déglingués, cassés par la peine qu’ils endurent et l’ignorance qui les condamne, prennent la parole.

Un modèle de mise en scène

© Elisa Haberer

Patrice Chéreau travaille l’allégorie avec un souci obsédant du détail dramatique, comme on le ferait dans une chorégraphie, sculptant les corps et leurs ombres. Richard Peduzzi invente une boite de hauts murs gris qui se déstructure progressivement pour s’ouvrir sur une perspective nocturne, un ailleurs céleste. Les prisonniers, entravés aux pieds par des fers, s’activent, se battent, encadrés par des militaires. Les lumières somptueuses de Bertrand Couderc magnifient cet espace carcéral, éclairant les crânes d’un matin sidéral. Et les très beaux costumes de Caroline de Vivaise, toiles rugueuses dans les tons terreux, n’ont pas d’époque. Des hommes, jeunes ou vieux, tous damnés de la terre, tous condamnés pour des crimes qu’ils vont nous avouer entre souffrance et folie, s’abîment dans le labeur des travaux forcés et de la lutte pour la survie. Ces acteurs et chanteurs, ces choeurs bouleversants, Patrice Chéreau les dirige avec une puissance incroyable, faisant de chaque scène une toile de Goya.

Des interprètes éblouissants

© Elisa Haberer

Il en faut pour camper des personnages à moitié fous, aux tirades hallucinantes, à la cohérence hachée. Stefan Margita est hargneux et revanchard à souhait dans le rôle de Louka et Ladislav Elgr donne à Skouratov une souffrance torturée et obsédante tout à fait bouleversante. Tous sont prodigieux de vérité et d’humanité, que ce soient les solistes, les choeurs et les comédiens qui participent à la toile des prisonniers. Dans le rôle de Chichkov qu’il avait créé en 2007, Peter Mattei fait preuve d’un charisme et d’un engagement exceptionnel, conjuguant la puissance d’un timbre chaud, généreux, à une incarnation au tragique bouleversant, pétri d’agitation et de culpabilité. Loin d’être des marginaux ridicules et pitoyables, ces personnages, ainsi mis en scène comme une passion biblique, un roman de Victor Hugo, sont les acteurs de notre humanité meurtrie, mise au banc d’un société qui ne les a pas compris. Esa-Pekka Salonen dirige cet opéra, dont la partition riche et envoûtante nous emporte, avec une vivacité, une maîtrise généreuse et exigeante. Une heure quarante-cinq de pur bonheur.

Hélène Kuttner

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