Agitateur de vie culturelle





Au monde

Dans cette pièce élaborée telle une fable et qui fut le premier grand succès public de Joël Pommerat, la cellule familiale s’organise sous la figure du patriarche à la tête d’une entreprise d’armement, entouré de ses deux fils, ses trois filles, son beau-fils ainsi qu’une étrangère, domestique sensuelle et mystérieuse, dérangeante et captivante. Pour camper la maison et ses différentes pièces, les scénographes recourent à la suggestion en utilisant de hauts murs noirs, d’étroites fenêtres et de verticaux filets de lumières pour évoquer les différentes pièces de la maison. Des éléments sonores, oiseaux, bruits de voitures…, font entrer le monde extérieur dans cet espace oppressant, onirique, énigmatique. Tout commence par le retour d’Ori, le fils qui vient de quitter l’armée et qu’une maladie a frappé aux yeux, menaçant gravement sa vue. La question centrale est de savoir s’il acceptera de reprendre les rênes de l’entreprise familiale, alors qu’il s’interroge sur le sens même de sa vie et sur les directions déterminantes à propos desquelles il faut trancher. A ses côtés, frères et sœurs dont l’une est vedette de la télévision, se crispent, se rapprochent, se cherchent et s’évitent, et à partir de la banalité du quotidien tous emportent le spectateur dans une étrangeté fascinante, presque cinglante et en même temps subtilement attirante, comme si le monde intime se heurtait en un silence fracassant au vaste monde moderne.

Joël Pommerat, écrivain de plateau comme il le dit, a laissé la pièce Les trois sœurs de Tchékhov, doucement se couler en lui pour aboutir Au monde. On y retrouve les rêves, les fantasmes en suspension, la crainte de l’avenir et l’enlisement dans la nostalgie, mais ces données qui s’infiltrent dans l’univers familial sont ici transportées dans le matérialisme contemporain écrasé par l’enrichissement, le capitalisme, la consommation et toutes les violentes contradictions entre l’amoncellement des biens et la froide solitude d’un destin d’homme. Les déplacements des comédiens travaillés à l‘équerre, secs, réduits au minimum, les voix qui jaillissent brutalement ou s’immiscent dans l’atmosphère feutrée, les effets noir et blanc aiguisés par des éclairages géométriques, une atmosphère crue et minimaliste balayée par les éclats et les emballements des discours, tout vient à la perfection souligner le terrible rapport entre la société et une famille, rapport évoluant indistinctement tantôt sur la réalité, tantôt sur l’imagination. Le dédale mental induit par la composition du plateau rejoint avec Au monde l’extraordinaire marque de Pommerat, à savoir la capacité de générer une angoisse qui ouvre l’imaginaire du public, l’emportant sans limites sur le terrain d’un réel tissé de paradoxes d’où l’on revient bouleversé, remué et magnifiquement interrogé.


Les marchands

Comme toujours dans le travail du dramaturge Pommerat, de nombreuses improvisations ont permis d’aboutir à ces séquences entrecoupées de noirs, où les silhouettes des personnages muets, souvent à contrejour, évoluent sous la voix quasiment toujours en off, d’une narratrice. Ce dispositif d’une esthétique poétique fascinante s’articule entièrement autour d’une jeune femme qui a perdu son emploi et que sa plus proche amie, la narratrice, accompagne et observe. La voix qui plane constamment et finit comme par s’incruster dans les mouvements visuels, contient à la fois toute la vaste humanité de chacun et la terrifiante réduction mécanique, que l’idéologie du travail façonne lentement et inexorablement. La dizaine d’acteurs, dont le dénominateur commun est leur rapport à leur emploi, comme si cela seul donnait un sens à leur vie et les sauvait de l’angoisse du temps, atteignent sur le plateau presque nu une intensité prodigieuse par la minutie de leurs démarches et chacun de leurs gestes. En tragiques pantins de nos sociétés qui exaltent le travail, ils évoluent, sans que l’on connaisse jamais leurs noms, tantôt dans l’appartement de la chômeuse tantôt dans l’usine, qui elle seule porte un nom, Norscilor. Ce spectacle narratif et muet créé un vertige hallucinatoire, où s’entrelacent le réel et l’inconscient, mêlant le quotidien de l’homme moderne à ses dieux et démons toujours à l’œuvre, les fantômes et les figures d’un au-delà le confrontant à sa condition banale et tragique.

Emportés par les comédiens fidèles de la Compagnie Louis Brouillard, ces deux spectacles de Joël Pommerat, que le succès emmène tant à New York que dans toute l’Europe, suspendent le public à travers une dramaturgie singulière dont le rythme fragmenté touche à une magie froide et envoûtante de l’abstraction et de la violence du réel.

Isabelle Bournat


Au monde & Les marchands

De et par Joël Pommerat

Scénographes :
Au monde : Eric Soyer et Marguerite Bordat
Les marchands : Eric Soyer
Assistants à la mise en scène : Pierre-Yves Le Borgne, Luccia Trotta-Allwright

Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Angelo Dello Spedale, Roland Monot, Ruth Olaïzola, Marie Piemontese, David Sighicelli et Murielle Martinelli.

Jusqu’au 19 octobre
En alternance du mardi au vendredi à 20h, samedi et dimanche à 14h30

Tarifs : de 7 à 37 euros

Réservations par tél : 01.44.85.40.40

Durée : 1h50


Odéon -Théâtre de l’Europe
Place de l’Odéon- 75006 Paris
M° Odéon

www.theatre-odeon.eu
 

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