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Ex Anima : le souffle de Bartabas

Thomas Hahn 25 octobre 2017
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À partir du 17 octobre 2017


Des chevaux, et rien que des chevaux. Ou presque. Ex Anima laisse libre cours au souffle animal qui épouse le souffle des flûtes de Chine, d’Irlande, d’Inde et du Japon. Dans le rond du Théâtre Zingaro, on fait un voyage dans le temps, en compagnie du plus grand ami de l’homme. Par une série d’images splendides et poétiques, Bartabas touche la corde sensible de ceux qui adorent les chevaux, et au-delà.


Il y a, près de Paris, deux lieux si féériques qu’ils assurent un dépaysement total au prix d’un ticket de métro. L’un est le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine. L’autre se trouve à Aubervilliers : le Théâtre équestre Zingaro, cette cathédrale en bois habitée par 37 chevaux et l’esprit d’un royaume où le cheval traverse toute existence humaine.

Au Théâtre équestre Zingaro, les noms de ces artistes quadrupèdes poussent toutes les frontières. Ils se chargent d’histoire et d’histoires, à commencer par Noureev, Van Gogh, Le Tintoret, Angelo et Lucifer, suivis d’évocations allégoriques : Guerre, Conquête, Misère, Famine. Serait-ce le regard du cheval sur le monde des humains qui s’exprime ainsi ?


Des chevaux et moins d’hommes

Dans Ex Anima, les humains sont anonymes. Ils sont ici quasiment éliminés des photos, plus encore que du spectacle. Cachés sous de longs manteaux noirs, des bonnets et parfois par le brouillard, ils s’effacent presque, laissant les chevaux vivre leur vie, en toute liberté. Apparemment… Car naturellement, cette liberté est une image. Et qui dit image, dit regard. Avec Ex Anima, Bartabas entend changer notre regard sur l’animal, qui devient un « miroir de l’humanité », selon les mots de Bartabas en personne.


Et ce, de deux façons. Les émotions, d’abord. On chamaille l’autre, on s’y frotte, on se dispute, on câline, on cajole, on se bat. Comme les humains. Et puis, les chevaux reflètent ce que les hommes sont devenus : à la fois leurs amis et leurs maîtres. Bartabas est, bien sûr, en premier lieu leur admirateur, leur amoureux. On peut donc admirer un magnifique spécimen d’une blancheur immaculée se coucher telle une Odalisque, dans un tableau d’une sensualité inouïe : tableau divin. Equus ex machina.


Les chevaux, comme les hommes

Il y a l’image, et il y a l’écoute. La musique guide les danseurs. Ça efface aussi les divergences entre l’humain et le cheval, dont on sait le goût des rythmes et des sonorités, fussent-elles aussi multiculturelles que ces compositions originales pour flûtes du monde. Car anima, c’est le souffle, c’est la vie. Et Bartabas, qui vient de créer avec le chef d’orchestre Mark Minkowski une ode équestre sur le Requiem de Mozart, dirige aussi l’Académie équestre de Versailles, au Château même, et maîtrise donc à merveille les figures de l’école d’équitation.

Il en donne un aperçu d’une grâce absolu, au (beau) milieu d’Ex Anima. Un tournant. À partir d’ici, les chevaux passent au monte-charge, traversent un pont comme pour exploiter une mine ou se figent les pattes en l’air comme sur un champ de bataille que l’on découvre quand le brouillard se dissipe. Longtemps on croit voir des sculptures, tellement ils se tiennent sans bouger d’un iota. Mais ces chevaux, couchés sur le flanc et même sur le dos, finissent par se relever. Du jamais vu…

La confiance et l’absolu

 

 

On sent à beaucoup de moments qu’ici les chevaux se surpassent grâce à une confiance absolue. Et c’est bien un absolu que Bartabas cherche avec Ex Anima. « Ultime création », annonce-t-il comme pour signaler la fin d’un voyage. Mais « ultime » n’est pas forcément « dernière ». « Ultime » semble ici désigner avant tout le fait qu’il est impossible d’aller plus loin dans la démarche de dépouillement de l’artiste Bartabas, ce trublion que le public a pu accompagner sur un quart de siècle, sur une quinzaine de créations dans lesquelles il a su exposer son idée du spectacle équestre contemporain, au-delà du cirque.


Non moins important : Bartabas affiche un modèle de vie libre et authentique, original et originel. Son théâtre est un phare qui rayonne au-delà de la création de spectacles. En Asie, on le désignerait « trésor national vivant ». En France, on lui confie l’Académie équestre de Versailles. Reconnaissance officielle pour quelqu’un qui a érigé la marge en modèle de vie. Les roulottes vertes de Zingaro en témoignent. Elles n’ont pas changé depuis que la troupe s’est installée à Aubervilliers.

Vaisseau spatial

Le Théâtre équestre Zingaro nous a souvent accueillis dans des espaces scéniques authentiques, conçus sur mesure. Pour la première fois, on retrouve la scénographie du spectacle précédent. Mais il n’y avait aucune raison de changer, sauf à aller dans un haras ou une forêt. Ex Anima se joue dans le rond qui a déjà accueilli Élégies.

On se retrouve donc de nouveau dans ce vaisseau spatial qui invite à un voyage dans le temps, où un souffle très particulier réunit le public et les interprètes. Dans leur propre rôle : Cintron, Dominguin, Belmonte, Bombita, Paquirri, El Soro, Manolete, Tsigane, Calacas et tous les autres, notamment ceux cités ci-dessus.

Bartabas militant

Ils vivent leur rapport à la nature, suggérée par les musiciens qui évoquent la mer, la forêt, les plaisirs et les dangers. L’ascension du cheval dans les airs prend des airs de culte cérémonial. Au final, on voit un étalon trompé par une femelle factice, donnant son sperme pour être reproduit de façon quasi-industrielle, au seul profit des hommes.

Dans Élégies, les chevaux étaient des anges. Ici, ils font figure d’amis et de victimes. Il ne faut pas oublier que Bartabas est un militant du cheval. Mais il lutte ainsi pour le respect mutuel entre humains. Le dernier tableau d’Ex Anima peut donc déconcerter, après tant de romantisme et de tendresse. « Ultime création » ? Ce serait étonnant que Bartabas ait ici dit son dernier mot.

 
Thomas Hahn

[Photo © Marion Tubiana]

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