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« J’étais dans ma maison », quintette magnifique joué au Vieux-Colombier

Hélène Kuttner 5 février 2018
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©Christophe Raynaud de Lage, coll.CF

L’avant dernière pièce de Jean-Luc Lagarce, disparu en 1995, est jouée actuellement au Théâtre du Vieux Colombier dans une mise en scène de Chloé Dabert. Cinq femmes attendent le retour du frère-fils prodige, disparu depuis des années sans laisser de trace. Entre souvenirs et fantasmes, cette pavane à la musicalité magnifique est admirablement portée par cinq comédiennes.

Un Tchekhov contemporain

©Christophe Raynaud de Lage, coll.CF

Une maison de poupée, de tulle blanc, fenêtres sur un ciel bleu métal à la Magritte. En transparence, les voiles des murs offrent une pleine lumière à ce qui s’y déroule. On peut y voir un grand escalier qui mène à la chambre du premier étage, persiennes brumeuses, avec le lit recouvert d’un drap, celui du fils, parti il y a bien longtemps en claquant la porte après un échange particulièrement vif avec le paternel. Dans la pièce principale, au rez-de chaussée, la mère (Clotilde de Bayser), longue silhouette brune, gardienne du temple et poule couvant avec une jalousie féroce son jeune garçon qu’elle attend; l’ainée, grand-mère ou tante (Cécile Brune), pilier moral insubmersible pour éviter que la famille ne parte en éclats. Puis les trois soeurs, comme dans Tchékhov. « L’Ainée » institutrice, jouée par Suliane Brahim éblouissante, porte haut la parole des mensonges et des faux semblants, perçant à jour avec un cynisme gorgé de nostalgie son amertume de responsable familiale du réel.

Un jeu d’actrices éblouissant

©Christophe Raynaud de Lage, coll.CF

« La Seconde », jupe courte de gamine et pull rouge, incarnée par Jennifer Decker, croit encore en des lendemains meilleurs avec sa gouaille de garçon manqué, et « La plus Jeune », à qui Rebecca Marder prête sa souffrance de laissée pour compte, crie son innocence marquée à jamais par la mémoire des tempêtes familiales. Ce qu’il y a de très beau dans ce spectacle, c’est justement la manière dont la musicalité lancinante du texte de Lagarce, ses scansions régulières, comme des coeurs qui battent, s’emballent, trépignent ou abandonnent le combat, opère par la grâce des comédiennes et la manière dont elles sont dirigées. De ce texte plutôt noir, désespéré, Chloé Dabert et son scénographe inspiré Pierre Nouvel font un oratorio lumineux de femmes incarnées par une parole forte, vibrante, faite de chair et de sang.

 

Un art de la déclamation et de l’incarnation

©Christophe Raynaud de Lage, coll.CF

Ces mots adressés à l’absent qu’on désire, ou qu’on regrette, ce sont les déchirures qui sont restées enfouies dans le coeur, ce sont ceux que l’on n’a pas osé prononcer face aux hommes, ce sont les émotions brouillonnes qui empêchement ces femmes de prendre leur envol. Les cinq comédiennes, et particulièrement Suliane Brahim, les portent avec une vibrante humanité, une technique de musiciennes aguerries, et les spectateurs restent saisis de cet art de l’incarnation verbale propre aux artistes de la Comédie Française. Un lumineux et magnifique hommage à l’écriture puissante de de Jean-Luc Lagarce.

Hélène Kuttner

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