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Pindorama : A Chaillot, des torrents de survie

Thomas Hahn 13 décembre 2017
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Pindorama © Sammi Landwehr

L’eau, c’est la vie. Ou bien, c’est la mort. Dans « Pindorama », les danseurs et leur public partagent un seul espace, pourtant divisé en zones sèches et zone torrentielle. Mais la poésie et la transcendance prennent le dessus : Dans la plus grande épure, Lia Rodrigues crée toujours plus d’émotions.

Une bâche s’élève au-dessus des têtes d’un groupe de cinq personnes, nus comme au premier jour. Elle fait gronder le tonnerre, enferme, secoue et propulse chacun. Face au tsunami, ils se soutiennent et luttent ensemble. Mais il n’y a aucune issue pour ces enfants d’un pays que ses habitants originels, les Tupi, appelaient justement Pindorama.

Le « nous » y prend ici tout son sens, renforcé par la nudité qui évoque les peuples premiers et leur supposée innocence. Mais elle est aussi celle de la vérité d’un Brésil actuel qui lutte pour sa survie, au quotidien. Quoi de plus vieux, au théâtre, que le tissu agité pour représenter les vagues? Mais où a-t-on jamais ressenti le trouble, la peur, la terreur à ce point-là ?

Pindorama © Sammi Landwehr

Une bâche-fleuve torrentielle

Une jeune femme se noie dans les torrents d’un fleuve surpuissant. Nous voudrions lui porter secours, l’arracher à son sort. Mais nous sommes spectateurs, par convention.  La fille lutte et nous ne pouvons rien pour elle. Sa mort n’est qu’imaginaire, sa nudité est réelle. Le fleuve? Une bâche qui traverse tout l’espace, divisant le public en rive gauche et rive droite.

Plus que jamais, Lia Rodrigues sait nous embarquer. La bâche ondule, projette des gouttes d’eau sur les spectateurs assis juste devant et produit des sons terrifiants qui vont crescendo. On ne peut faire l’impasse sur une description, puisque Pindorama est bien plus qu’un spectacle. Lia et sa troupe proposent ici une expérience à partager entre spectateurs, voire avec les danseurs.

Pindorama © Lia Rodrigues

Changement climatique

Construire un spectacle à partir de l’eau est un acte symbolique fort. Quand le changement climatique et la pauvreté se croisent, le temps d’un déluge, les constructions de fortune dans les favelas s’effondrent. Les glissements de terrain font des morts. On peut en avoir quelques impressions dans la deuxième partie de « Pindorama ». Grave et calme au début, l’ambiance se fait de plus en plus violente.

Qui s’épuise plus? Celle qui glisse et chute sur des roches, imaginaires? Ou bien les huit agitateurs de bâche, répartis en deux équipes de quatre ? Ce sont eux qui poussent les cris de frayeur, c’est leur émotion qui contamine le public. Le bruissement du plastique est leur œuvre. La fille en dérive devient comme leur marionnette, qui pourtant leur échappe. Sont-ils venus la secourir, ou avons-nous assisté à un “Sacre” aquatique? Au bout du compte, tout le monde se tait. La noyade a eu lieu. Le premier acte s’achève.

Maturité absolue

La troisième partie se prépare tel un rite. Tous les neuf placent des préservatifs remplis d’eau tiède dans l’espace. Précieuses, ces bulles-là brillent telles des étoiles, mais en même temps elles peuvent paraître un brin menaçantes. On les caresse, tout en songeant aux mines anti-personnel. Le public se lève, se déplace au gré du mouvement des danseurs qui finissent par se déshabiller de nouveau. Roulades au sol, bulles d’eau qui éclatent. Puis ils se rassemblent au centre, comme pour un passage vers l’autre monde. Ainsi solidarisés, ils roulent vers la sortie, dans un  mouvement collectif d’une extrême lenteur.

« Pindorama » complète certes le triptyque commencé par « Pororoca » et « Piracema », autres mots tupi. Mais avant tout, Rodrigues boucle ici un parcours de quinze ans de recherche artistique, qui inclut la création de son école de danse dans la favela de Maré, à Rio, ainsi que ses échanges avec des artistes plasticiens contemporains. Le troisième acte de « Pindorama » est en soi une œuvre de Land Art qui se déploie à travers l’espace, pour s’effacer aussitôt. Dans l’épure et la force, Rodrigues signe ici son passage vers la maturité absolue.

Thomas Hahn

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