hamlet-machine2Hamlet-Machine / Heiner Müller

Sophie Hutin & Sylvaine Guyot

Studio Le Regard du Cygne

 

Réécriture automatique fiévreuse et fulgurante du tragique shakespearien, «Hamlet-Machine» est une déconstruction poétique du drame classique. Un texte excessivement dense et remarquablement difficile, dicté par une mémoire fragmentée expérimentant les ressources du corps et les réserves de la langue jusqu’à épuisement du sens et extinction de l’histoire. Neuf pages comme autant de cercles circonscrivant l’enfer dantesque d’un théâtre mental. Inspirée de la chorégraphie tourmentée du Butô, la mise en scène de Sophie Hutin et Sylvaine Guyot matérialise de façon spectaculaire la gravité décentrée du Hamlet de Heiner Müller. Soumise à « l’impossible verticalité des corps », la scénographie exploite avec audace et talent les ressorts physiques de la machine théâtrale.

 

« Machine infernale »
Le cours de l’histoire est inéluctable, le sort avale sa route, le destin bat son chemin. « L’aube n’aura plus lieu ». Sur scène, quatre acteurs, trois à l’avant-scène se disputent la réplique et disloquent la chair de la langue, BLABLA... Un vrombissement assourdissant gronde sur la salle, souffle glacé de la rumeur, poids des cadavres qui flottent au-dessus de nos têtes. «Bégayer dans sa propre langue », l’accent deleuzien circule. Les corps, eux aussi, bégayent dans leur propre langue, ils chancellent au rythme de leur être brisé qui tout entier vacille.

 

De dos, Hamlet porte la couleur d’un deuil déjà fané. Courbé en avant, les épaules puissantes, chacun de ses muscles saillant la tentative d’une relève, Hamlet se débat dans sa propre machine. Disjoint mais articulé, le corps commande à ses membres la station debout. En un déséquilibre qui estompe la ligne d’horizon séparant les soubresauts du corps des tremblements de la terre, Hamlet accuse la gravité. Pas de verticalité, aucune, jamais plus. Le tragique plie le corps à la modalité oblique. Apparition à la phénoménalité inversée, les traits d’Hamlet tirent le passé. Pupille aveugle, oeil révulsé, tous orifices crevés, Hamlet est fils de la mort.

 

« Eternel sans retour »
Sur scène, pas de héros. Pas un Hamlet mais quatre corps. Pas de Hamlet du tout. Le texte évacue les personnages, parole tenue : « Je ne suis pas Hamlet. Je ne joue plus de rôle. Mes mots n’ont plus rien à me dire. Mon drame n’a plus lieu. » Jetés au centre de la terre, expulsés du ventre de la langue-mère, les rejetons déraillent et délirent d’une seule et même voix. Les deux interprètes masculins déchiffrent ensemble la partition machinale : « Je ne joue plus ». Le circuit dramatique, lui, est ininterrompu et ne pourra l’être du reste tant que l’Histoire elle-même n’en sera à sa fin. Balisée par des témoins lumineux qui signalent les « fronts invisibles » entre lesquels se joue le temps des vivants adossé à celui des morts, la scène repousse sans cesse au dehors ses propres limites. Être syncopé aux élans constamment brisés, Hamlet, torturé, gesticule en vain dans le huis-clos d’une mémoire aliénante et obsédante, ressassant en boucle les séquences tronquées d’une histoire dont il est la ruine, le rejet avorté. « Mes pensées sont des plaies dans mon cerveau. Mon cerveau est une cicatrice. Je veux être une machine. Bras pour saisir, jambes pour marcher, aucune douleur, aucune pensée. »

 

Dispersés sur le plateau, les quatre corps fractionnant la volonté décapitée d’un Hamlet tout-impuissant, s’épuisent à la recherche de leur centre de gravité. Non au dedans mais au dehors : l’extase. Identité littéralement dégénérée se métastasant d’un corps à l’autre, Hamlet est l’homme, la femme, l’enfant, la béance du père, le sang de la mère, l’ombre du fils. Empoté dans le trou de sa mémoire, Hamlet guette le crépuscule de l’histoire.

 

« Corps méta-physiques »
Le texte d’Heiner Müller, totalement incandescent, brûle entre les doigts. Avec lui partent en fumée les repères formels du théâtre classique. Aucune unité, ni de temps, ni de lieu, ni d’action : la pièce, reflet morcelé d’un Hamlet lui-même divisé, éclate en une infinité ouverte de fragments tous déchiquetés par la langue. Au ras du sol, en communication intime avec la terre, les corps déconstruisent le geste ordinaire au profit d’une expérience à la tonalité métaphysique, gagnée par-delà l’horizon proprement physique. Le sens, toujours insaturé, se déverse en un flux sonore discontinu, haché, mâché, recraché par des visages grimaçants dont les bouches, tordues par l’expression polymorphe de la violence qui rejaillit en eux, sont les ventriloques d’un monde disloqué sonnant la fin de l’histoire.

 

Sophie Hutin et Sylvaine Guyot signent une remarquable mise en scène défiant avec audace la gravité textuelle müllerienne, répondant au coup par coup à la violence du poème par une physique des corps révolutionnant l’écriture gestuelle du théâtre contemporain.

 

Nora Monnet

 

hamlet-machineHamlet-Machine / Heiner Müller

Mise en scène de Sylvaine Guyot et Sophie Hutin
Avec Yohan Campistron, Sylvaine Guyot, Sophie Hutin, Nicolas Torrens

Lumières Flore Dupont

Graphisme Romain Fouquier


En association avec le Théâtre de l'homme qui marche

www.homme-qui-marche.org

 

Les 03,04 et 05 juillet 2009

A 20h les vendredi 04 et jeudi 05 juillet

A 16h le dimanche 06 juillet

Tarifs : 20 euros / 14 euros

Contact & Réservation au 06 23 32 76 13

Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.


Studio Le Regard du Cygne

210, rue de Belleville 75020 Paris

Métro Place des Fêtes (11 et 7 bis) ou Télégraphe (11)

Bus 60 arrêt Pixérécourt

Accès en voiture à cinq minutes de la Porte des Lilas
www.leregarducygne.com

 

Reprise du Spectacle à la rentrée 2009 et au Festival Off d'Avignon 2010

 

Tags: Théâtre

 
Autres articles à lire

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Agenda

News image

Top 10 des concerts à voir en Novembre 2014

musique-novembreNovembre 2014

Durant ce mois très éclectique, Paris accueillera des légendes toujours debout aux répertoires inusables (Motörhead, Lee Konitz, Bryan Ferry) mais aussi des jeunes stars d'aujourd'hui comme Bonobo ou ...

News image

Sorties ciné - Novembre 2014

cinema-novembreNovembre 2014

Quels sont les films qui sortent en septembre dans les salles obscures ? De nombreuses bonnes surprises sont à l'affiche ! Des films pour se faire plaisir, se détendre, passer un bon moment entre amis ou en ...

News image

Novembre 2014 : le mois de la photographie à Paris

art-novembreNovembre 2014

Au sein des galeries parisiennes, en plein air ou en passant par des salons ou des conférences, la photographie est mise à l'honneur à l'occasion du mois de la photo à Paris durant le mois de Novembre 2014. ...

News image

Les 10 pièces incontournables à voir en ce début d'automne

Spectacel-NovembreAutomne 2014

Alors que les premières feuilles de l’automne tombent sur la ville et que les rayons du soleil se laissent désirer, il est plus que jamais temps de profiter des lumières vivifiantes des feux de la rampe. Voici une sélection des 10 pièces de théâtre incontournables du moment.

Please update your Flash Player to view content.

Asa Nisi Masa - Théâtre de Suresnes

Asa_06Patrick_Berger Du 5 décembre au 7 décembre 2014José Montalvo a gardé une âme d’enfant, et comme tous les enfants, il adore les contes. Et, comme il est chorégraphe,... Read more..

El Triunfo De La Libertad - Centre Pompidou

ribot Du 10 au 14 décembre 2014 Agitateurs de la scène théâtrale depuis leurs débuts à Madrid dans les années 80, les chorégraphes La Ribot et Juan... Read more..

Knee deep - L'Embarcadère

knee_deep Le 17 décembre 2014 C’est sur le fil de la fragilité que les artistes nous emportent pour un spectacle frissonnant d’émotions, de tensions et d’extrême... Read more..

Un captif amoureux - Théâtre de l'Etoile du Nord

genet Du 4 au 13 décembre 2014 Le voyage de Genet aux côtés du peuple palestinien commence en 1971, dans les camps de réfugiés de Jordanie, l’occasion... Read more..

Hakim le mexicain - Théâtre du Gymnase

hakim Du 28 novembre au 27 décembre 2014 Ola caballeros, si tu as soif de rigolos viens voir Hakim Le Mexicain... Read more..