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    Des arbres à abattre – La Colline

    17 septembre 2013
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    Des arbres à abattre - La Colline

    Il fallait oser commencer par un interminable soliloque du narrateur, qui ne bouge pas de son fauteuil à oreillettes pendant près d’une heure. Ce premier et long tableau plonge le spectateur dans l’épaisse prose de Thomas Bernhardt sans que l’on détache les yeux de cet écrivain vieillissant (joué par Claude Duparfait), recroquevillé dans un coin de scène peu éclairé et déversant sur un mode tragi-comique toute l’attraction et la répulsion qu’il éprouve pour une classe viennoise d’artistes bourgeois.

    Avec la délectation du dégoût et du mépris sur lesquels il s’interroge lui-même, ce narrateur qui n’est autre que Thomas Bernhard, met quasiment en place tous les personnages que nous ne verrons en réalité que beaucoup plus tard. Ces personnages qui l’obsèdent et dont il ne peut se détacher malgré sa haine, sont essentiellement le couple des Auersberger, qu’il n’avait pas vu depuis trente ans et chez qui il a bêtement accepté d’aller dîner, ce dont il se repent déjà. Il les a retrouvés aux funérailles de leur amie commune, La Joana, artiste qui s’est pendue, elle qui toujours, se souvient le narrateur, fixait ses yeux sur la beauté du monde. Ainsi plongé dans une introspection infinie qui se déplie et revient sans cesse sur les mêmes obsessions avec hargne, humour et cynisme, le narrateur se remémore les dîners passés que donnaient les époux Auersberger, autour d’une romancière en vogue et d’un comédien célèbre et ridiculement parfois mais aussi pathétiquement imbu de lui-même. Ainsi la société viennoise artistique et mondaine est campée, détestable, médiocre et follement désespérante tout autant que grotesque, séduisante et irrésistible.

    Trois mouvements

    Ce n’est qu’après cette longue et prodigieuse première partie que surgissent sur scène les personnages évoqués, prenant place autour d’un piano à queue, se dandinant entre cigares et pâtisseries fines, chacun faisant son numéro d’artiste déchirant tout en s’accrochant à des envolées inspirées qui dégoulinent d’une culture plaquée et évitant sans toujours y parvenir le gouffre d’un désespoir mondain alcoolisé. Laissant ces conversations de salons se vautrer dans une prétention savante, le narrateur se fait discret, silencieux, laissant le spectateur que nous sommes être pris au piège brillant et vain de ces artifices bourgeois insupportables, indispensables néanmoins, supports de la création et de la littérature, car s’ils n’étaient pas là pour provoquer un aussi magistral rejet, qu’en serait-il du roman à venir ?

    C’est là tout l’ambigüité du narrateur-Thomas Bernhard. Assassin de ses hôtes, il s’en nourrit. Et la question qui taraude l’auteur prend forme, venant s’immiscer, cinglante et bouleversante, celle de la nécessité d’écrire et de créer, l’impérieuse bataille qui se livre contre la réalité en y prenant appui. Il fallait une équipe exceptionnelle de comédiens pour laisser venir avec subtilité l’interrogation de l’artiste sur sa propre urgence à créer, pris dans le flux des souvenirs et des projections, mêlant en sa conscience les composantes du temps, fuyant les souvenirs et les domptant en les recréant sans cesse. Cette interrogation est la colonne de la troisième partie où caracolent en un rythme de fugue tous les personnages et le narrateur revenu parmi eux.

    Entre la deuxième et la troisième partie, la Joana qui ne sera jamais sur scène apparaît dans des images projetées sur un rideau mi-opaque, sur le Boléro de Ravel et dans une beauté sonore et visuelle qui interrompt le cours des conversations, comme pour subjuguer le spectateur par un instant de beauté, contrepoint sublime des agitations mondaines de ceux qui courent aveuglément après ce que Joana, sans doute, voyait.

    Dans cette mise en scène remarquablement intense qui, disons-le, donne à entendre théâtralement la part du romancier Thomas Bernard, les comédiens sont d’un extraordinaire raffinement, habiles en leur déplacement et leur phrasé, à la hauteur renversante de cette fascinante société viennoise.

    Isabelle Bournat

    Des arbres à abattre

    D’après le roman de Thomas Bernhard

    Adaptation et mise en scène de Claude Duparfait

    En collaboration avec Célie Pauthe

    Avec Claude Duparfait, Laurent Manzoni, Annie Mercier, Hélène Schwaller, Fred Ulysse et la participation d’Anne-Laure Tondu

    Du 11 au 28 septembre 2013
    Du mercredi au samedi à 21h
    Le mardi à 19h
    Le dimanche à 16h

    Tarifs : de 14 à 29 euros

    Réservations par téléphone au 01.44.62.52.52

    Durée : 2h10

    La Colline
    15, rue Malte-Brun
    75020 Paris
    M° Gambetta

    www.colline.fr

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