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    “Un ennemi du peuple” explosif à l’Odéon

    Hélène Kuttner 15 mai 2019
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    ©jeanlouisfernandez

    Attention, le Théâtre de l’Odéon est un endroit dangereux. Le metteur en scène Jean-François Sivadier et son équipe y présentent la pièce noire d’Ibsen qui déconstruit la société bourgeoise à tous les étages à coup de canons à eau. Une occasion en or pour l’acteur Nicolas Bouchaud d’endosser magistralement le rôle de ce héros révolté, ce justicier paranoïaque et ambivalent qui ressemble étrangement à son auteur et fait mouche avec notre quotidien.

    Seul contre tous

    ©jeanlouisfernandez

    En 1883, Henrik Ibsen se lance dans l’écriture de sa pièce en réponse aux critiques de ses concitoyens norvégiens envers sa dernière oeuvre, « Les Revenants ». Attaqué de tous côtés, « l’homme le plus en colère d’Europe », selon son compatriote Strindberg, va contre attaquer tous azimuts : l’ordre social, l’environnement, la morale, l’opinion publique, les fonctionnaires sont pour lui des cibles à abattre radicalement. A gauche d’abord, à droite ensuite, faux anarchiste, vrai patriote, le Docteur Stockmann agit en héros qui veut sauver le monde et les siens en abattant la « masse compacte » qu’il exècre jusqu’à souhaiter l’exterminer ! La traduction claire d’Eloi Recoing ne rend pas la tâche facile à un metteur en scène pour sauver totalement ce héros dangereusement mégalomane, mais Jean-François Sivadier et Nicolas Bouchaud qui l’incarne font de la pièce une fête expiatoire où nul n’est sauvé, ni l’individu, ni le public.

    Une atmosphère toxique

    ©jeanlouisfernandez

    La métaphore est superbe, et fait mouche avec toutes nos problématiques actuelles concernant l’écologie et le développement durable. Le docteur Tomas Stockmann a fait de l’établissement thermal qu’il dirige avec son frère Peter, formidable Vincent Guédon, un joyau sanitaire et économique de la ville. Il y vit confortablement, avec sa femme Katrine que joue Agnès Sourdillon et sa fille Petra (Jeanne Lepers) alors que son beau-père, merveilleux Cyril Bothorel, se tient en embuscade. Mais pour ne pas s’endormir sur un bonheur trop serein, le médecin a fait réaliser des analyses bactériologiques de l’eau utilisée pour les cures, qui révèlent une toxicité bactériologique élevée. Au lieu de s’en inquiéter, il pond un rapport alarmant les autorités de la ville de la nécessité de fermer l’établissement et de procéder à des travaux. Mais les autres ne l’entendent pas de cette oreille et comptent bien étouffer l’affaire. La colère gronde d’abord chez le frère Peter, préfet de la ville et rival idéologique, garant suprême de l’ordre social, alors que le journaliste du « Messager du peuple », Hovstad (Sharif Andoura) profite du scandale pour révéler au grand public la toxicité de la société elle-même. 

    Terrain glissant

    ©jeanlouisfernandez

    Dans un décor éblouissant de lumière et d’eau signé Christian Tirole, vaste plateau miroitant de noir et ruisselant d’eau, que les tentures plastifiées retiennent, les personnages agissent comme s’ils préparaient un match de boxe. Prévu pour opposer les deux frères au départ, le match se transforme au fur et à mesure des désistements, des compromissions et des petits arrangements individualistes en une lutte entre David et Goliath, entre Stockmann et toute la société qui refuse le coût économique d’une telle opération, les petits bourgeois comme Alaksen, formidable Stephen Butel, refusant de payer et niant les dégâts sur la santé . L’eau, source de vie et de prospérité, devient nauséabonde, viciée, et le décor se transforme en déluge de pluie et de projections aquatiques, à la mesure de la violence des réactions des personnages. De médecin philanthrope, Stockmann-Bouchaud se transforme en lanceur d’alerte, résigné et invincible dans sa folie scientifique. Le comédien improvise une partie de son discours face public, lumières allumées, truffant le texte d’Ibsen d’invectives sur la politique ou le théâtre. On rit beaucoup, interpellés frontalement par les acteurs, qui laissent de côté l’aspect noir de ce drame. Peut-être pour mieux en révéler l’ambivalence : celle de nos démocraties. 

    Hélène Kuttner

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