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    Les Justes : Abd Al Malik célèbre le slam de la Révolution

    Hélène Kuttner 7 octobre 2019
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    © Julien Mignot

    Il débarque au Théâtre du Châtelet, entouré d’une troupe de comédiens de toutes origines et d’un chœur de jeunes des banlieues pour parler de leurs révoltes. L’écrivain slameur Abd Al Malik, amoureux du texte de Camus, a décidé d’en faire une tragédie contemporaine avec musique et textes slamés. C’est Bakounine et Rosa Luxembourg dans une ambiance à la Dostoïevski, entre Saint-Pétersbourg et Aulnay-sous-Bois.

    Le Châtelet nouveau à l’heure du slam

    © Julien Mignot

    Sous un faisceau de lumière fluorescente, Frédéric Chau, le Gardien, déclame sa “foi” dans le peuple russe et dans la révolte contre le Tsar. Saisissant, précis comme la lame d’un couteau, le prologue annonce la couleur, noire, d’un spectacle délibérément actuel, brûlant de vie. Il déclame, rythme ce prologue droit comme un soldat, casquette militaire et imperméable croisé. Le vent glacé souffle dehors, les femmes trottinent sous leurs capelines et douze ans avant 1917, en 1905, la Révolution se prépare. Au premier étage d’un immeuble, dans une pièce baignée de lumière et de fumées de cigarettes, des héros au cœur pur, Dora, Yanek, Stepan et Boris, jeunes terroristes socialistes, préparent depuis des mois un attentat contre le Grand Duc. Qui lancera la bombe ? En sera-t-il capable ? Et s’il y a des enfants dans la calèche ?

    Un traitement polyphonique 

    © Julien Mignot

    Sabrina Ouazani (Dora), Marc Zinga (Ivan), Lyes Salem (Stepan) et Karidja Touré (Alexis) rivalisent d’ardeur et de pureté héroïque. La fin justifie-t-elle les moyens ? La justice peut-elle être réalisée par des assassins ? Peut-on encore aimer quand on a tué ? Peut-on sauver un peuple en tuant l’un de ses oppresseurs ? Passionnante pièce qui met constamment sous tension l’individuel et le collectif, le cœur et la raison, et dont on savoure aujourd’hui encore toute la subtilité. Pourtant, placés dans un environnement sonore et musical constant, dont le volume ne varie pas, les acteurs sont obligés de forcer la voix et de gesticuler avec une sonorisation déjà importante. Aucun d’eux ne démérite, mais la musique, d’une platitude décevante, finit par étouffer l’âpreté des discours.

    Chœurs de jeunes

    © Julien Mignot

    Entre chaque acte, un chœur d’une dizaine de comédiens amateurs d’Aulnay-sous-Bois surgit sur le plateau, orchestré par Abd Al Malik, pour clamer des aphorismes : l’injustice du patriarcat, le monopole des multinationales, l’intolérance, les violences faites aux femmes ou l’extinction de notre planète, autant de thèmes de révolte dont, individuellement, ils se saisissent avec une naïveté, une innocence et une fraîcheur revigorantes. Dans la dernière partie, Clotilde Courau campe avec émotion et humanité la Grande Duchesse, alors que Camille Jouannest chante, telle l’ombre du peuple russe sacrifié, en yiddish. Que signifie cette complainte et pour exprimer quoi ? Le mystère reste entier, c’est dommage. Une belle énergie, un rythme soutenu, pour un spectacle plein de générosité, mais dont le traitement manque de précision. Il faut entendre ce texte magnifique et fort.

    Hélène Kuttner

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