Yannick Jaulin aux Bouffes du Nord, une pépite
©Renaud Vezin
Deux spectacles se succèdent, le premier s’appelle Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour, le second s’intitule Causer d’amour. Ils s’enchainent et se répondent, ils nous plongent tous deux dans les racines de l’homme et celles du théâtre. Tout ici est authenticité, le comédien, l’émotion, le verbe, le jeu.
Yannick Jaulin répand une joie que la mélancolie ponctue sans l’ombrager, une joie partageuse et souriante, vraie et simple, qui, toute enracinée qu’elle est dans le terroir, n’en est pas moins tournée vers l’autre et l’universel. Pour cela, il met en accord le fond et la forme. Renouant avec les origines de l’être et son enfance, il propose un théâtre qui pareillement retrouve des fondements. Dans l’un et l’autre de ses spectacles, il se présente sur le plateau sans accessoires ni effets, sans artifices ni machinerie, s’appuyant sur son corps, sa voix, ses mots, juste accompagné de formidables musiciens alliant comme lui la sobriété et le merveilleux.

© Eddy Rivière
Dans Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour, Yannick Jaulin nous livre son attachement à ce qui construit un individu, à savoir sa langue maternelle. Pour lui, en supplément du français qu’il adore, il y a le patois du marais poitevin qui enjambe les Deux-Sèvres et la Vendée. Ne pouvant se résigner à voir disparaitre le vocabulaire qui a bercé son enfance, il en fait revivre la musicalité et donne place aux aïeux de sa terre natale. Soulignant l’inestimable richesse qu’est la langue, il interroge l’histoire et les nombreuses dominations par l’imposition linguistique. Il tend des résistances à portée de main contre l’uniformisation du monde, il se fait parfois commentateur humoriste de l’actualité et se réfère entre drôlerie et solide argumentation à Pierre Bourdieu ou Marcel Gauchet. Son discours est celui d’un conteur qui aime non seulement « son » mais « ses » prochains, toutes minorités comprises. Animé par un sens gourmand des langues, il répand sa faconde mutlicolore en un plaidoyer pour les différences et le respect des minorités, et, à ses côtés, le musicien Alain Larribet venu du Béarn fait résonner des timbres vocaux de toute beauté.
Dans Causer d’amour, deux rectangles encadrent le contrebassiste et la violoniste qui sont sur le plateau, Morgane Houdemont et Joachim Florent, compositeurs de talent et fins interprètes. En prise avec ses déroutes amoureuses personnelles, Yannick Jaulin mêle ici le récit de l’intime aux grands récits ancestraux. Il fait vivre les femmes de Barbe-Bleue et nous emporte dans des histoires vieilles comme le monde autant qu’il nous rend attentif à un couple de rossignols que l’on croit entendre chanter en leur parade galante. Yannick Jaulin traque le chemin de la construction amoureuse valable pour chacun. Il dit les embûches et les revers en gardant le même rêve mais il fait mieux que faire rêver, « il ancre le rêve dans la réalité ». Il nous enchante par des images à foison, il parle, il chante, il conte et raconte, il fait rire, il émeut, il esquisse une danse, et toujours il captive et réjouit le public par sa présence toute en sincérité.
Emilie Darlier-Bournat
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