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    Molly S. au Déjazet, simplicité en musique

    Emilie Darlier-Bournat 15 novembre 2019
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    La comédienne et metteure en scène Julie Brochen a adapté la pièce de Brian Friel pour la condenser en un petit spectacle sobre d’une heure, dans lequel deux interprètes sont aussi chanteurs. Un pianiste les accompagne et l’ensemble pose la question du réel et du monde tel que nos yeux nous le donne à voir ou non, à travers une jeune femme aveugle nommée Molly.

    La pièce d’origine est signée de l’auteur irlandais Brian Friel, célèbre en son pays et mort en 2015. Lui-même s’était inspiré des travaux du non moins célèbre neurologue Olivier Sacks, surnommé le poète de la médecine. Le spectacle se déroule par des monologues dont parfois l’enchevêtrement des mots crée une polyphonie que le pianiste et le chant soulignent finement. Molly, interprétée par Julie Brochen, est la jeune aveugle qui saisit le monde à sa façon malgré la privation de ce sens. Mariée à Franck, elle accepte, sous l’enthousiasme de son époux, de se faire opérer par un ophtalmologue réputé qui tente sans certitude mais avec ferveur de rendre la vue à cette patiente.

    © Franck Beloncle

    Le spectacle est une réflexion sur ce que l’on perçoit du monde selon nos sens, notre imagination, nos désirs. Il s’articule délicatement autour du risque que présente l’opération de cette envergure, risque certainement organique mais surtout abordé ici sous l’angle existentiel. Car qu’en est-il de la vie qui soudain prend des formes et des couleurs dites réelles, pour quelqu’un qui les a appréhendées selon un processus que l’on méconnait ? On songe bien sûr à La Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient écrite par Diderot en 1749 et qui fit scandale. La pièce Molly S. poursuit cette réflexion en la nourrissant des avancées scientifiques et philosophiques contemporaines et la notion de lien entre morale, sensibilité visuelle, connaissance et expérience du monde matériel, est ici tissée délicatement.

    Le plateau est presque nu, seuls des chaises métalliques et un piano de bar irlandais tracent un espace. Molly parvient cependant à faire vivre les fleurs du jardin de son grand-père qu’elle évoque et dont elle transmet le souvenir palpitant en sa mémoire d’aveugle, mémoire des choses, des lieux, des êtres, par le biais de sa propre sensibilité. Le mari et le chirurgien évoluent autour d’elle avec intérêt et attachement, pris dans des oscillations entre conviction du bien-fondé d’une opération et respect de l’univers intérieur que s’est crée Molly. Leurs partitions chantées offrent un beau contrepoint aux notions de perceptions et de sensorialité en proposant du Britten, Beethoven…, sur des livrets de Yeats, Shakespeare, Stevenson… La volonté de la metteure en scène de ne pas provoquer un attrait visuel chez le public se traduit pas des couleurs de vêtements neutres et la mise en place de quelques accessoires délibérément sans charme tels que des bouteilles, comme pour mieux accentuer le propos qui s’ancre ainsi sur un alliage de sincérité et de simplicité touchantes.

    Emilie Darlier-Bournat

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