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    Manon superstar à l’Opéra Bastille

    Hélène Kuttner 5 mars 2020
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    ©Julien-Benhamou

    Après une Traviata mémorable donnée la saison dernière, la soprano sud-africaine Pretty Yende revient à l’Opéra de Paris en compagnie du ténor français Benjamin Bernheim pour une Manon aux allures de Joséphine Baker dans les années 1920. Les deux artistes sont formidables d’engagement et de talent dans une mise en scène de Vincent Huguet qui a le mérite de mettre en valeur l’histoire et les personnages. Annulée pour cause de grève lors de la première, c’est donc la seconde représentation qui a fait l’objet d’une ovation.

    Une femme libre

    ©Julien-Benhamou

    L’action de cet opéra composé par Jules Massenet en 1884 se déroule au début du 18° siècle, directement inspirée par le roman de l’Abbé Prévost qui dessine le portrait d’une jeune fille innocente, Manon, destinée d’abord au couvent, et qui découvre l’amour et les plaisirs dans les bras du Chevalier des Grieux à Paris. Le metteur en scène Vincent Huguet fait valser le contexte de la régence et transporte l’action dans les années 1920, au coeur d’un Paris de cabaret où émerge la chanteuse danseuse Joséphine Baker, où on exhibe la folie d’une libération sexuelle pour sortir des années de guerre et de pénuries économiques. Pretty Yende, beauté sculpturale et timbre royal, est parfaite dans le rôle de la jeune affranchie qui s’arrache de la tutelle autoritaire de son oncle Lescaut, majestueusement incarné par le baryton Ludovic Tézier, endossant ce rôle avec une élégante aisance. Libre, ou plutôt libérée, la Manon de Pretty lâche son chapeau de collégienne et ses chaussettes blanches pour troquer des robes lamées de paillettes qui lui dessinent une silhouette de sirène (costumes de Clémence Pernoud) en rencontrant des Grieux, jeune héritier fondu d’amour et terrassé par la violence de son désir, et que cette nouvelle vie amoureuse sans le sou conduira tout droit vers l’abîme.

    Une histoire d’amour passion

    ©Julien-Benhamou

    La réussite de cette production tient avant tout aux deux protagonistes principaux, qui saisissent l’oreille et le coeur du spectateur sans le lâcher durant près de quatre  heures. Pretty Yende, avec sa voix solaire, sa diction française précise et veloutée, ses aigus torrides et ses médiums sensuels, parvient avec une sacrée personnalité d’actrice à passer du 18° siècle aux années folles, de l’opéra comique du 19° siècle au cabaret transformiste et Dada, chapeau claque et smoking d’homme, avec une dextérité et un sens de la scène formidable. Dans les passages parlés, la belle est autant à son aise que dans les duos de danse jazz, puisque que le metteur en scène a ajouté, durant les changements d’actes, des revues dansées sur les chansons de Joséphine Baker. Quant au ténor Benjamin Bernheim, il est tout simplement remarquable du début à la fin, passant de la douceur d’un pianissimo délicatement chanté aux puissants éclats de voix de l’Acte III avec des aigus projetés, chaleureux, charnels, déchirants de douleur à Saint-Sulpice. Sa diction parfaite, sa manière de colorer chaque note dans la nuance, de sculpter chaque syllabe, chaque mot, sans oublier la puissance d’une projection idoine, le place pour l’instant au rang des meilleurs, d’autant qu’il possède un jeu dramatique généreux, à la sensibilité exacerbée. Le couple est donc magnifique, surtout dans la deuxième partie ou Manon va récupérer son amant vêtu d’une robe noire de prêtre.

    Tableaux vivants

    ©Julien-Benhamou

    Dans les hauts décors des salons des années folles, aux lourdes colonnades antiques (conçus par Aurélie Maestre) la fête bat son plein et les choeurs de l’Opéra de Paris sont à l’affaire dans les lumières travaillées par Bertrand Couderc. On danse (chorégraphie swing et disco de Jean-François Kessler), on s’amuse et on boit, sous l’oeil torve de Guillot de Morfontaine, formidable Rodolphe Briand, roublard et satanique, qui ne supporte pas de voir Manon, devenue cocotte de luxe, lui échapper alors que Poussette (Cassandre Berthon), Javotte (Alix Le Saux) et Rosette (Jeanne Ireland) n’ont qu’à aller se rhabiller. Altier et fidèle au rôle, l’Italien Roberto Tagliavini s’impose en Lescaut père avec sa superbe voix de basse et son physique élancé. Pas de révolution donc dans cette mise en scène respectueuse et élégante -et c’est tant mieux- qui fait la part belle à l’histoire et aux personnages, jusqu’à transformer la déportation de Manon aux Amériques en internement psychiatrique, relégation peu sympathique en ce début de 20° siècle. Dans la fosse, le chef Dan Ettinger conduit son orchestre avec un bel élan, quitte à couvrir les voix des chanteurs en début de représentation, mais en les accompagnant superbement par la suite. Il est vrai que Massenet colore sa partition de raffinements mélodiques divers, qui vont du tragique au comique, de l’intime au solennel. Un vrai régal romantique.

    Hélène Kuttner

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