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    “40° sous zéro” : une farce démoniaque et cruelle pour se faire peur comme des enfants

    Hélène Kuttner 15 janvier 2024
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    © Darek Szuster

    Au Théâtre du Rond-Point, Louis Arène et ses camarades de la compagnie Munstrum Théâtre débarquent pour faire exploser l’immense plateau de jeu avec deux pièces renversantes de l’Argentin Copi, “L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer” et “Les Quatre Jumelles”. Dans une hallucinante scénographie et des costumes signés Christian Lacroix, des créatures monstrueuses s’en donnent à cœur joie dans un délire grotesque, gore et psychédélique, avec changements de sexe et meurtres sans rédemption. Pour conjurer le froid de l’hiver, voici un spectacle renversant qui nous revigore.

    Sibérie

    © Darek Szuster

    Dans un désert glacial où souffle un vent de folie, une mère et sa fille se tiennent les coudes et les seins en même temps. L’une prépare une soupe infâme dans laquelle elle jette des boyaux d’animaux sanguinolents, l’autre traîne son ventre de femme enceinte qui a changé de sexe. A-t-elle couché avec Madre ? Dehors, un vent de dictature cingle comme une neige épaisse, une Madame Garbo, cruelle comme Barbarella, mais à la voix grave de Barbara, fait irruption pour se jeter au cou et aux fesses de la jeune fille, quand Garbenko, son époux couvert de médailles, fait le pied de guerre dans la steppe. Ici, dans cette cuisine à la poésie réfrigérante, on chante des chansons des années 70 en se trémoussant avec des prothèses, les créatures sont sensuellement animales, et un chien poilu ressemble à un gros rat qui chatouille les jambes des filles. La musique rugit, fait basculer l’action dans un absurde renversement où les fantasmes, les désirs et les peurs deviennent réalité.

    Hommage à Copi

    © Darek Szuster

    Au début du spectacle, une scène magnifique s’ouvre en pleine lumière sur une diva surmontée d’un immense chapeau de plumes, perchée sur une table et chantant d’une voix suave une complainte sentimentale. Les lumières ruissellent sur son corps de marbre, elle nous ferait pleurer. Changement de décor et de paradigme pour ce couple matriciel à l’homosexualité outrancière, qui s’entredéchire selon la lutte des classes de Karl Marx. Dans ces scènes où tout est permis, la copulation et la fellation, la cruauté et la défécation ou la bataille de viscères, le talent des artistes, dont le visage est masqué et le corps entièrement recouvert de prothèses, est sidérant. Leur énergie fulgurante les transforme en acrobates de cirque, au royaume enfantin où tout est permis pour nous faire rire, sans aucune limite. Louis Arène, Sophie Botte, Delphine Cottu, Olivia Dalric, Alexandre Ethève, Lionel Lingelser et François Praud sont tous éblouissants dans leurs performances totalement uniques.

    Générosité et gratuité

    © Darek Szuster

    Il faut donc se laisser aller totalement dans ce spectacle qui enchaîne une relation fille-mère déjantée avec un quatuor de jumelles cocaïnées et vénales, monstres de cruauté et de perversion narcissique. «A 2 ans, ma sœur m’a ébouillanté le visage, à 6 ans, elle m’a cassé une jambe, à 10 ans, elle m’a perforé le vagin avec un tuyau d’arrosage, à 13 ans, nous avons attrapé le choléra et nous avons perdu les cheveux, à 16 ans, nous avons tué la caissière d’un bordel à Mexico à coups de hache et ainsi de suite, ainsi de suite, ainsi de suite !» C’est Joséphine qui s’exprime ainsi. Louis Arène et Lionel Lingelser, assistés du dramaturge Kevin Keiss, forcent le trait, oubliant toute psychologie. Les silhouettes animales, déformées par les bulles de latex, les perruques peroxydées, les robes et chaussures de Christian Lacroix dessinent des caricatures à la Copi, dont le trait incisif, acide, fit les belles pages de Libération dans les années 80. Car Copi était un excellent dessinateur et caricaturiste, en même temps qu’écrivain, danseur et acteur. Les artistes du Munstrum lui rendent un hommage grandiose et débordant de générosité dans ce spectacle qui déborde de partout, extravagant et irrévérencieux, accompagné à la régie technique par des artisans hors pair. Une apocalypse délibérément joyeuse et salvatrice.

    Hélène Kuttner 

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