“LŒuf de l’ange” de Mamoru Oshii : un film d’animation japonais singulier marqué d’un imaginaire eschatologique
Tenshi no Tamago © Mamoru Oshii
LŒuf de l’ange ou Tenshi no Tamago [天使のたまご] est un long métrage d’animation japonais de Mamoru Oshii sortit le 15 décembre 1985 au Japon mais aussi le 3 décembre 2025 en France à l’occasion de son quarantième anniversaire. Pour la direction artistique, Mamoru Oshii collabore activement avec Yoshitaka Amano, illustrateur et concepteur de personnages du très populaire jeu vidéo Final Fantasy.
Le film se présente d’abord comme très contemplatif : les images sont fixes, nous avons peu d’interactions et de dialogues entre les personnages, et l’ambiance sonore y est pesante. Ce film d’animation s’offre à nous avant tout comme une expérience esthétique, une expérience unique, puisque nous sommes plongés dans un univers que l’on peut qualifier de dystopique, voire même de mystique. Une thématique biblique et eschatologique se dégage profondément du synopsis.

Tenshi no Tamago © Mamoru Oshii
En effet, nous suivons l’aventure d’une jeune fille, probablement une enfant ou une jeune adolescente, qui erre dans cette ville sombre, mystique et pluvieuse, avec cet œuf étrange. La ville est vide et plongée dans une pluie envahissante, incessante, anxiogène même. Elle fait la rencontre d’un homme qui porte sur ses épaules une sorte d’arme ou de croix. Nous ne savons pas vraiment. Il est lui-même très silencieux et énigmatique. On reconnaît dans ces figures la patte artistique de Yoshitaka Amano, qui accompagne Mamoru Oshii dans la direction artistique et le design des personnages principaux : des êtres empreints d’une certaine tristesse. La jeune fille, érigée en Madone, arbore des cheveux d’un blanc pur et un regard à la fois triste et vide ; il en va de même pour le jeune homme.
Dans ce monde de désolation, le film est de toute évidence marqué par un imaginaire chrétien, visible tant dans son décor occidental orné d’églises que dans ses monuments au style art décoratif belge. La bande originale, quant à elle, renforce le mysticisme des images en accentuant leur dimension contemplative et atmosphérique. C’est un film sombre, lugubre et énigmatique, mais d’une grande poésie. La narration ne passe pas par les mots, mais par les images et les sons. Le dialogue y est presque inexistant : les personnages sont d’abord seuls dans ce monde apocalyptique, avant de se rencontrer.
C’est pour cette raison que ce film est profondément poétique, riche et fascinant. Il se découvre avec patience, et s’appréhende au fil du visionnage. L’intrigue ne se dévoile pas immédiatement, mais elle est d’une grande richesse, nourrie de réflexions philosophiques, christiques et symboliques.

Tenshi no Tamago © Mamoru Oshii
La jeune fille, Madone, protectrice de cet œuf énigmatique, déambule au milieu des ruines, de la nuit et du silence clairsemé par l’apaisement de la pluie et de l’eau. Nulle vérité ne se dessine : nous n’y percevons que quelques éclaircies égarées dans une immensité de ténèbres. Ici et là, des ombres de baleines invisibles glissent et tournent, traquées par des pêcheurs tout aussi évanescents, tandis que dorment, enfouis dans l’argile du temps, les fossiles d’animaux préhistoriques. L’eau mystérieuse jaillit d’une fontaine avant de déborder peu à peu, à mesure que la jeune fille progresse dans sa quête de protection de l’œuf. Elle déambule dans cette ville morte, déserte et pourtant si violente et hostile. Par sa présence, la vie se réactive : elle mange, dort, boit. Partout où elle passe, la lumière renaît, la vie revient et retrouve un sens. Cette errance dans une ville fantôme conduit à une rencontre, celle avec l’Antéchrist : cet homme aux mains bandées, portant une arme ou une croix, probablement un outil. Il contraste avec la douceur de cette innocente Madone, dans un univers peuplé de véhicules futuristes et de chars de guerre symboles de chaos et de bruit.

Tenshi no Tamago © Mamoru Oshii
L’Œuf de l’ange se présente clairement comme une parabole biblique, puisque la seule référence explicitement montrée à l’écran est issue du récit de l’Arche de Noé et de la conception eschatologique du Déluge :
Genèse, Chapitre 7, versets 17 à 24 — selon la Bible de Louis Segond
Transposé à ce mythe chrétien, nous pouvons voir en la jeune fille une incarnation de l’humanité couvant l’œuf de la vie. L’homme, avec ses mains bandées, renvoie lui aussi à une figure christique — un possible sauveur de l’humanité. Mais alors, qui sauve qui ? La Madone qui protège la vie, ou le Christ qui la sacrifie ? Cet homme finit par agir en détruisant l’œuf. Mais pourquoi ? Au fur et à mesure du film, la question se précise : que renferme réellement cet œuf ? Pourquoi ces pêcheurs et ces poissons fantomatiques ? Pourquoi ces cadavres d’oiseaux et ces œufs démesurés ? La fillette meurt-elle noyée ou se réincarne-t-elle dans la statue ?
Comment ne pas aussi y voir le mythe de Sisyphe décrit par Albert Camus ? Une ascension continuelle, sans but, un éternel retour à la case départ. Pourquoi la fillette continue-t-elle sans cesse de protéger cet œuf, en vain ? Camus introduit dans cet essai sa philosophie de l’absurde ainsi que la quête de sens dans un monde intelligible, dépourvu, selon lui, de Dieu, et donc de vérités et de valeurs éternelles. L’Œuf de l’ange l’incarne parfaitement. Faut-il aussi y lire une critique de la technologie ? Cette technologie froide et destructrice, incarnée par le jeune homme ? N’est-il pas le représentant du doute et du scepticisme ? L’oiseau ne renvoie-t-il pas à la colombe de Noé ? Briser l’œuf ne serait-il pas un acte de résistance ou de pessimisme eschatologique ?
Avec la symbolique du cercle, toutefois, le film évoque aussi un cycle de renouveau et de recommencement : un œuf est détruit, mais des centaines d’autres attendent. L’Œuf de l’Ange nous plonge dans un questionnement permanent, sans véritables réponses. Mais est-ce nécessaire ?

Tenshi no Tamago © Mamoru Oshii
À chacun son interprétation : s’agit-il d’un film optimiste, porteur d’espoir, ou au contraire d’une œuvre pessimiste et mélancolique, où l’humanité n’a plus sa place ni d’issue de survie ?
Inès Chaouachi
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