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    Haru(ハル) : un voyage dans le temps pour repenser nos relations modernes entre poésie et mélancolie

    Inès Chaouachi 13 mai 2026
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    © Miura, Y, 1996, Haru

    Haru (ハル) est un long-métrage du réalisateur japonais Yoshimitsu Miura (森田 芳光), sorti en 1996. Récompensé au Festival du film de Yokohama, Yoshimitsu Miura obtient le prix du meilleur scénario — et c’est entièrement mérité. Cette romance ne se présente pas d’emblée comme une comédie, mais elle aborde des thèmes profondément familiers aujourd’hui : la relation à distance, et plus précisément l’amour à distance, traité avec une grande poésie.

    © Miura, Y, 1996, Haru

    Les forums de discussion : une composante clé du Japon des années 1990

    À la fin des années 1990, alors que le Japon s’apprête à entrer dans les années 2000, la technologie s’immisce de plus en plus dans le quotidien. Le film offre un aperçu de cette transition en mettant en scène l’émergence des blogs et des forums de discussion, dont un forum dédié au cinéma. C’est dans cet espace numérique que les deux protagonistes, sous les pseudonymes Haru (Noboru Hayami) et Hoshi (Mitsue Fujima), entament une correspondance qui va peu à peu tisser leur relation. Dès les premières minutes, le film plonge le spectateur dans une séquence de textes défilant sur des fonds bleutés ou des paysages urbains. Yoshimitsu Miura prend son temps pour installer un rythme subtil, alternant entre les quotidiens des protagonistes et leurs échanges textuels. Ce rythme, d’abord lent, s’accélère progressivement, emportant le spectateur dans une dynamique plus immersive.

    © Miura, Y, 1996, Haru

    Une révélation progressive : identité, harcèlement et solitude

    Dès le début du film, le spectateur peine à distinguer clairement les deux personnages. La compréhension est floue, mais peu à peu, il découvre que Hoshi, qui se fait passer pour un jeune homme tokyoïte, est en réalité Mitsue Fujima, une jeune femme originaire de Morioka. Le réalisateur aborde avec subtilité les problématiques auxquelles font face les femmes au Japon, notamment le harcèlement et le stalking. En suivant son parcours, on comprend qu’elle est victime de stalking de la part de son ex-petit ami. Parallèlement, le film expose aussi l’histoire du second protagoniste, Noboru Hayami. Ce dernier, un jeune Tokyoïte, mène une vie d’employé de bureau après avoir renoncé à une carrière dans le football américain.

    © Miura, Y, 1996, Haru

    Une mise en scène qui révèle l’intimité des personnages

    Le scénario, habilement ficelé, est porté par une direction d’image soignée. Les plans sont à la fois rapprochés, serrés et larges. La force du cinéma japonais réside dans sa lenteur et dans la construction minutieuse des récits — et Yoshimitsu Miura en est un parfait exemple. Pour un public occidental, cette lenteur, parfois perçue comme un manque de dynamisme, peut sembler déroutante. Pourtant, c’est précisément dans ces aspects uniques que réside la beauté de ce cinéma. Pour mieux appréhender Haru, il est essentiel de comprendre le contexte du Japon de la fin des années 1990. La thématique des forums de discussion y occupe une place centrale, et le cinéma japonais parvient à la traiter de manière originale. On retrouve cette approche, par exemple, dans All About Lily-Chou Chou (2001) de Shunji Iwai, où des textes défilent également sur des fonds de paysages, cette fois-ci de campagne.

    © Miura, Y, 1996, Haru

    Un quotidien japonais mis en lumière

    Yoshimitsu Miura utilise différents ressorts techniques pour magnifier les protagonistes et leur quotidien souvent banal. Il alterne entre plans larges, jouant sur les décors, et plans serrés, fixés sur les personnages. Cette technique instaure à la fois une proximité visuelle et une proximité psychologique avec l’environnement dans lequel ils évoluent. Miura parvient à illustrer la dichotomie entre n Japon urbain, labyrinthique, architectural et rationalisé et un Japon rural, calme, vieillissant et en déclin. Pourtant, ces deux univers partagent une solitude omniprésente. D’abord une solitude face à la masse dans les villes, où les individus défilent sans se croiser. Enfin une solitude visible et réelle dans les campagnes, où le temps semble suspendu. Cette solitude, palpable, pèse sur les personnages et sur l’environnement. Le film, ponctué de vides et de quotidiens fades, trouve son équilibre dans les échanges textuels entre Haru et Hoshi. Ces messages, qui semblent être leur seule échappatoire, donnent vie à leur relation et leur offrent de l’espoir.

    © Miura, Y, 1996, Haru

    Une relation épistolaire comme unique lien

    Leur relation, fondée sur un intérêt commun pour le cinéma, montre qu’il est possible de se lier d’amitié (ou d’amour) avec quelqu’un que l’on n’a jamais vu et que l’on ne verra probablement jamais. Le spectateur, captivé, n’a pas le temps de se lasser : le rythme du film, suffisamment soutenu, évite l’ennui tout en permettant de contempler les couleurs, les plans, Tokyo et Morioka. Le mystère et l’évolution de la relation entre les personnages se construisent avec lenteur. La découverte progressive de l’un et de l’autre relève d’un moment presque magique — une rencontre inattendue, une fin ouverte qui laisse planer le doute : cette relation aboutira-t-elle à de l’amour ou à une belle amitié ? Quelle conclusion tirer de ce film ? Faut-il se rencontrer ou garder à jamais cette distance ? Comme souvent dans le cinéma japonais, Haru questionne nos relations humaines, notre philosophie de vie, et aborde des enjeux sociétaux majeurs. La solitude dans un monde de plus en plus connecté. Les défis du féminisme et la protection des femmes. La pression du monde du travail et ses conséquences sur les individus.

    © Miura, Y, 1996, Haru

    Haru : un saut dans le temps

    Avec notre regard contemporain de spectateur en 2026, soit 30 ans après sa sortie, nous sommes face à une époque révolue. Haru relève du documentaire, témoin d’une ère pré-réseaux sociaux telle que nous les connaissons aujourd’hui : celle des prémices d’Internet et des débuts des communautés en ligne. Un monde où les messageries instantanées n’existaient pas — les protagonistes échangent en effet des e-mails. La lenteur des relations était alors une nécessité, dictée par le temps de réponse de chacun. La vie, à cette époque, prenait son temps. On ne peut que ressentir de la nostalgie — voire de l’envie — pour une époque que la Génération Z n’a pas connue. La relation se construit lentement, car le médium utilisé est lui-même lent. L’ordinateur, avec son interface désuète et archaïque, appartient à un autre temps. Tout cela nous rappelle l’évolution sociétale à laquelle nous avons été propulsés : aujourd’hui, tout est instantané. L’IA nous fournit des réponses en un clin d’œil, et les relations, elles aussi, sont consommées de manière instantanée. Qu’est-ce que cela nous dit du « progrès » dans lequel nous baignons ? Qu’en est-il de notre rapport à l’humain et de l’évolution du monde ? Ce film nous invite à méditer et à réfléchir, comme le fait la grande majorité du cinéma japonais. C’est pour cette raison qu’il mérite toute notre attention.

    © Miura, Y, 1996, Haru

    Haru nous permet donc de voyager dans le temps, de questionner notre rapport au monde, à la technologie, à l’amour et aux relations à distance. Grâce à un scénario ficelé avec brio et des images au grain vintage des années 1990, toutes plus belles les unes que les autres, ce film offre donc une expérience cinématographique unique.

    Inès Chaouachi

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