Ilona Plissonneau : quand la céramique rencontre la photographie et la parfumerie, un art hybride et multiple qui convoque nos sens
© Ilona Plissonneau, Tiptoe, may we tril under the sky today, 2026
Ilona Plissonneau est une élève de troisième année aux Beaux-Arts de Paris. Elle fréquente, en premier atelier celui d’Hicham Berrada et, en second, celui de Julien Creuzet. Elle se forme parallèlement à l’Inalco en langue hindi et suit le cours de civilisation de l’Asie du Sud. En outre, elle effectue, en complément de ses formations, un stage auprès de l’artiste parfumeur Morgan Courtois. Sa pratique en tant que plasticienne est en effet multiple, puisqu’elle s’exerce à la fois en photographie, en céramique, en parfumerie, en dessin mais aussi en vidéo. L’expérience de ses productions ne doit pas être dissociée de son mode d’exposition : son art se comprend comme un tout qu’elle nous délivre majestueusement.

© Ilona Plissonneau, Texture of my Skin, 2024
Dans quelle mesure son parcours, sa vie et ses expériences l’ont-elles poussée vers la photographie et les arts plastiques ?
Ilona est née à Grasse (la ville des parfums) et a vécu en France, à Antibes, jusqu’à ses 9 ans, avant de déménager définitivement en Irlande, à Dublin, avec son petit frère. Elle est née d’un père français et d’une mère indienne, plus précisément originaire de la région du Bengale. Ilona tient donc son héritage d’un métissage multiculturel. Par ailleurs, Ilona est plus à l’aise en anglais qu’en français. Toute sa scolarité s’est déroulée en Irlande avant son retour en France, à Paris, pour ses études d’art. L’Irlande occupe une place très importante dans sa vie, car elle l’a façonnée. L’accueil qu’elle y a reçu était extrêmement chaleureux : elle ne parlait pas anglais à son arrivée, et pourtant, elle ne s’est jamais sentie exclue ni jugée.
Elle a donc baigné dans un environnement inclusif et bienveillant, ce qui n’est pas toujours évident dans le contexte de la Côte d’Azur. Le lien qu’elle entretient avec la France ne se fait que par le biais de son père et de sa grand-mère. L’Irlande a façonné sa personnalité et, par-dessus tout, ses valeurs. De plus, son lien avec l’Inde a toujours été présent, notamment grâce à sa mère, qui a grandi à Calcutta. Ilona a beaucoup voyagé en Inde durant son enfance, ce qui lui a permis d’appréhender les odeurs, les textures et les architectures. Dans son esprit s’est créé un répertoire partagé entre la France, l’Irlande et l’Inde.
À l’origine, les projets d’Ilona étaient tout autres : elle souhaitait avant tout devenir architecte en Italie, en étudiant au Politecnico di Milano. Pour elle, le corps s’adapte à un espace, et le corps comme les architectures laissent des traces les uns sur les autres : ils s’impactent mutuellement. L’architecture reste donc un sujet très présent dans sa production artistique. À Paris, elle décide d’entamer une prépa dans le 11e arrondissement de Paris (Prépa’art). Son parcours dans le monde de l’art a d’abord été encouragé par sa professeure d’histoire de l’art, Hélène Orain, spécialiste de photographie, puis par son meilleur ami, qu’elle a rencontré dans le foyer où elle logeait : l’artiste plasticien Te Ata, également étudiant aux Beaux-Arts de Paris.

© Ilona Plissonneau, All the light we cannot see, 2026
Comment la philosophie a imprégné sa vie et son art
L’architecture est en effet une forme d’art, et les arts plastiques y sont intimement liés : il y a une recherche sous-jacente du sens des choses qui nous entourent. Sa mère lui a énormément parlé de philosophie, qu’elle soit occidentale ou bengalie. C’est pour cette raison qu’elle a entamé l’apprentissage de l’hindi afin d’être au plus près des idées philosophiques qui lui ont été transmises. Sa mère joue un rôle clé dans la construction de son identité et du savoir qu’elle lui a transmis.
La région du Bengale l’a marquée, car elle y a séjourné de courtes périodes pendant les vacances. C’est une géographie avec laquelle elle est familière, malgré la brièveté de ses séjours. Le rapport qu’elle entretient avec sa mère et son métissage est intimement lié à sa pratique artistique, une pratique que ses parents ont toujours soutenue. Tous ces facteurs réunis ont permis la construction de ce cheminement de réflexion artistique, mêlant photographie, céramique, architecture et odeurs.
L’atelier Berrada bénéficie également d’un espace et d’une architecture uniques : une immense fenêtre laisse entrer un grand carré de lumière, et une structure carrée est entourée d’escaliers. Ces conditions de pratique régissent et interagissent avec la manière dont elle pense et articule ses photographies avec ses céramiques. Les céramiques y poussent, baignées de lumière. L’architecture même de l’atelier lui évoque un baôli indien. Un baôli est une architecture en escalier autour d’un puits, conçue pour puiser l’eau des nappes phréatiques ou des pluies. Ces lieux, impressionnants par leur taille et leur décoration, sont très répandus en Inde. Ilona apporte donc son imaginaire dans cet atelier puisque les deux architectures ont cette même vocation d’être des sources : d’eau et de lumière ainsi qu’un lieu de vivre ensemble et d’entretenir la communauté.
Son approche plastique met en perspective la question de l’émancipation et de la croissance entre plusieurs cultures. Ce qui est vrai dans une culture peut être faux dans une autre : c’est la pluralité des vérités qui l’intéresse. Pour elle, la vérité n’a jamais existé ni n’existera, car elle appartient à chacun de la définir. La vérité est plurielle, et il existe toujours des points de vue différents. Rien n’est figé : il est toujours possible de faire autrement et de voir autrement. Ilona a baigné dans cet environnement entre la France, l’Irlande et l’Inde, ce qui a été un déterminant dès son plus jeune âge dans sa compréhension du monde. De ce métissage, elle fait une force. L’imagination est pour elle un ressort essentiel
dans la déconstruction des choses qui nous ont été inculquées, tandis que la matière est un moyen de mettre son imagination au service de sa création et d’aller plus loin.

© Ilona Plissonneau, In Other Worlds, 2025
Une plasticienne multiple : céramique, photographie, parfums et architecture
La sensibilité d’Ilona pour l’architecture imprègne jusqu’à sa production artistique. La notion même de lieu de recueil s’élargit chez elle au-delà des espaces de vie qu’elle a fréquentés. Un lieu de recueil est un espace où l’on trouve réconfort et où notre sensibilité s’éveille, comme ressuscitée et où elle est réactivée. Il est conçu pour se ressourcer et mieux rencontrer autrui. Il faut avant tout trouver un lieu de recueil afin
de mieux se retrouver avec les autres. Toute sa photographie d’architectures et de lieux qu’elle a fréquentés devient un moyen de convoquer les souvenirs personnels du regardeur. Bien que son art soit personnel et issu de ses lieux de vie et de fréquentation, il parle avant tout à l’humain. Il convoque, dans chacune de ses pièces, nos madeleines de Proust personnelles ainsi que nos expériences de vie.
Les objets qui l’ont entourée durant toute sa vie lui donnent de la force. Ses proches constituent également une source d’inspiration et de vitalité pour elle. Il est essentiel de mieux se rencontrer pour aborder le monde avec le plus d’ouverture possible. Voilà l’un des messages principaux de sa pratique artistique, qui cherche avant tout à dialoguer avec l’humain. Ilona éprouvait un certain syndrome de l’imposteur : elle
ne souhaitait pas ajouter davantage d’objets dans un monde déjà sursaturé. Pourtant, sa pratique des arts plastiques va bien au-delà d’un simple apport d’objets sans sens. Son travail se lit avant tout comme une introspection partagée, une déambulation dans les souvenirs de nos propres existences.
On peut s’interroger sur cette pratique originale qui associe photographie et céramique, deux médiums qui, de prime abord, semblent totalement distincts. La photographie, à l’aide de son smartphone, lui permet de garder une empreinte directe et spontanée des géographies qu’elle a pu observer. La photographie numérique lui offre cette spontanéité, et c’est avant tout un outil que chacun a à portée de main aujourd’hui. Comme nous tous, usagers de smartphones, elle l’emporte toujours avec elle et s’en sert pour photographier le monde qui l’entoure.C’est un outil démocratique, utilisé par tous.
Sa photographie numérique reste néanmoins retouchée sur Photoshop, car elle expérimente aussi avec le collage de motifs et de textures. La photographie numérique permet précisément cette liberté de montage. La photographie met à distance le regardeur. Chaque lieu a laissé une empreinte en elle, une empreinte visuelle ainsi qu’une empreinte olfactive.

© Ilona Plissonneau, In Other Worlds, 2025
Sa composition Venise a goûté à Houghly met en lumière un mur vénitien rongé par l’eau et le fleuve du Hooghly, qui passe par Calcutta. La photographie se présente comme une photosculpture : le papier est plié. C’est une manière innovante d’aborder la photographie. Le papier et les matériaux, en général, ont une importance capitale dans l’approche artistique d’Ilona. Le papier est considéré comme un corps à part entière, car son propre poids subit la gravité et possède ses propres caractéristiques, qui permettent sa manipulation (singulière selon les
matériaux et les corps).
Sa réflexion autour de la matérialité du papier photographique s’inspire directement de l’artiste plasticien Jimmy Robert. Paul Sepuya est également une autre de ses sources d’inspiration. Elle ébauche toujours ses sculptures photographiques à l’aide de petites maquettes en papier imprimé. Elle travaille à la manière d’un architecte, avant de monumentaliser ses productions.
Elle donne également corps à la matière en utilisant le médium céramique avec son œuvre All the Light We Cannot See. La céramique est en dialogue direct avec l’image photographiée. La céramique est aussi le médium central de ses productions, plus précisément l’argile, un matériau riche et rare, produit après des milliers d’années de sédimentation. Grâce à la céramique, elle prend conscience des gestes qu’elle apporte au monde, de la trace et de l’empreinte qu’elle va laisser sur Terre. Tous ces gestes ont un impact sur la réalité. Les gestes créateurs sont issus des ancêtres de l’humanité : un geste lié au travail de la terre, que l’on connaît depuis les premières civilisations humaines.
Ses céramiques ne sont pas entièrement terminées ni parfaites, car elle y laisse des marques, des accidents, des pliures, des étirements, à la manière d’un corps marqué par la vie (grossesse, cicatrices, stigmates). Ilona accorde donc une importance cruciale aux matériaux qu’elle emploie, puisque le choix du papier photo ainsi que celui de l’argile ont un impact déterminant sur le propos qu’elle cherche à véhiculer. L’argile est un matériau précieux, rare et non abondant. Elle a appris à le repérer et à mieux le comprendre pour mieux le travailler et le chorégraphier avec l’ensemble. Connaître la matérialité de ce que l’on travaille permet de mieux lui rendre justice. C’est un art savant, philosophique et très profond que nous offre Ilona.
Pour ce qui est du papier photo, sa production In Other Worlds est un exemple concret de l’importance du papier. Elle utilise ici du Rag Metallic pour produire un effet de texture et un grain métallique précis, qui permet de mettre en valeur la couleur dorée. La notion de miracle est au cœur de cette composition : sans ce retour in extremis de Côte d’Azur, elle n’aurait tout simplement pas pu assister à l’exposition de Mame–Diarra Niang à Paris, fermée définitivement trente minutes plus tard. Cette même artiste a utilisé du papier Rag Metallic pour sa série Ether.
On constate en effet que son approche philosophique l’accompagne dans son quotidien et que son œil artistique se développe grâce aux multiples références qu’elle croise. Le simple fait d’exister est un miracle, c’est le fruit d’une rencontre entre deux êtres. Chaque rencontre qu’un être humain expérimente un miracle car toutes les conditions ont été réunis afin qu’elle intervienne. Ilona fait rencontre des matériaux entre eux par exemple. Toute cette notion de miracle est fondamentale dans la compréhension de son travail et de la vie qui nous entoure également.

© Ilona Plissonneau, Venise a goûté à Houghly, 2026
Une monstration rythmée par l’olfactif : quand l’art convoque tous nos sens avec une visée documentaire et émotionnelle
Ses Beings illustrent des choses en devenir : ce sont des œuvres qui ne se figent pas dans leur présentation. La forme évolue plus rapidement que la conscience. C’est en voyant un motif de balustrade qu’Ilona a ressenti le besoin de se l’approprier afin de le laisser tomber sous l’effet de la gravité pour en créer des nouveaux. Ses Beings sont des nouvelles créations perpétuelles de ce motifs qui renaît sous une nouvelle forme. Tout réside dans le geste et la technique. La céramique est conçue comme une maquette : elle expérimente avec la forme pour générer des idées et des imaginaires. La matière y est montrée comme vivante, soumise à la pesanteur, à des éraflures, des écorchures, des irrégularités et des
aspérités qui lui sont propres. Elle souhaite ainsi démontrer que la matière est vivante, à l’image d’un compost. On y ajoute des éléments éclectiques, dont nous nous nourrissons pour créer une terre nouvelle, d’où émerge une vie inattendue.
Tout réside dans le geste et la technique. La céramique est conçue comme une maquette : elle expérimente avec la forme pour générer des idées et des imaginaires. La matière y est montrée comme vivante, soumise à la pesanteur, à des éraflures, des écorchures, des irrégularités et des aspérités qui lui sont propres. Elle souhaite ainsi démontrer que la matière est vivante, à l’image d’un compost. On y ajoute des éléments éclectiques, dont nous nous nourrissons pour créer une terre nouvelle, d’où émerge une vie inattendue.

© Ilona Plissonneau, All the light we cannot see, 2026
Ilona documente, conserve, produit puis assemble le tout pour créer une nouvelle composition à la manière d’un composte. Son travail prend du temps : l’assemblage final n’intervient qu’après la redécouverte de ses productions antérieures. Elle fait ainsi émerger de nouvelles œuvres à partir d’anciennes, créant un ensemble homogène. Comme le composte, une vie nouvelle est créée à partir d’éléments antérieur. La couleur occupe aussi une place importante dans son travail, car elle utilise une gamme variée d’émaux pour finir ses céramiques. L’odeur et l’olfactif
prennent également une place de plus en plus centrale dans son travail. Elle est sensible aux matériaux, qu’il s’agisse du papier ou de la céramique, mais aussi à leurs odeurs, souvent négligées. Ilona veille donc à prendre conscience de l’origine des matériaux et de leur présence dans la composition finale.
Le jasmin, notamment très présent en Inde, la fascine, car son parfum ne se dégage que la nuit. Elle travaille ainsi des compositions sculpturales mêlant photographie, céramique et parfum. Le parfum s’imbrique dans la scénographie car c’est un médium à part entière. Pour Ilona, le parfum est vu comme une sculpture car il occupe l’espace à plusieurs échelles. Il peut à la fois imprégner l’entièreté d’une salle ou être localisé et contenu dans une céramique. Le parfum est hybride et Ilona s’amuse avec. Elle souhaite créer un parfum évoquant le composte, à partir d’humus de cuvées de vin. Son approche des parfums est très savante et accompagne l’immersion. L’odeur est liée au voyage et aux souvenirs que l’on associe à une géographie : c’est pourquoi le parfum devient une composante essentielle de son travail. Son rapport aux matériaux et aux odeurs est total. Elle s’interroge sur l’origine de son argile et sur celle des parfums qu’elle utilise. C’est justement son
approche olfactive qui l’a amenée à s’intéresser davantage aux matériaux. Otobong Nkanga réfléchit selon une approche similaire des matériaux : c’est l’une des références auxquelles Ilona est sensible, et cela se reflète dans son travail. La sculpture est ainsi pensée dans un sens large et total.
Nous ne découvrons les odeurs que lors des expositions, et non en regardant. C’est pourquoi l’approche documentaire tient une place centrale pour Ilona, qui partage sa vie entre la France et l’Irlande. Ses proches ne peuvent pas toujours se déplacer physiquement pour voir ses expositions et, par conséquent, ignorent cet aspect olfactif si important. La photographie et le téléphone deviennent donc un moyen de
documenter les étapes de son travail et d’offrir une perspective tout aussi significative. Cette documentation est rendue possible grâce à l’outil smartphone. Aussi problématique soit-il, le smartphone a permis une chose : rassembler. Le monde est devenu un village, et Ilona souhaite y intégrer tous ses proches, qu’ils soient éloignés physiquement ou non.

© Ilona Plissonneau, Beings, 2026
C’est donc à travers la photographie, la céramique, les parfums et l’architecture que s’exprime la démarche plastique d’Ilona. Les textures et les odeurs l’intéressent particulièrement, d’où l’usage de la photographie documentaire, réalisée à l’aide d’un outil que nous possédons tous : le smartphone. Ilona exprime dans son art le rapport qu’elle entretient avec les odeurs, les textures, les architectures, les géographies et
les êtres humains. Elle exprime une certaine frustration face à une image fixée, figée, mais non pleinement expérimentée — une image qui nous accompagne dans nos souvenirs et qui parfois s’efface. Elle réactive ainsi les souvenirs de chacun à travers une expérience humaine aux multiples vérités.
Ilona produit un art philosophique, multiculturel, et innove à la fois dans la photographie sculpturale et dans la céramique. Elle nous pousse à nous recentrer sur notre expérience humaine, sur nos souvenirs visuels et olfactifs, ainsi que sur les mystères et les miracles qui habitent nos cultures. Son art est total : nouveau, historique, imaginaire et philosophique. Le chemin qu’elle trace dans le monde de l’art n’en est qu’à ses balbutiements, mais il est déjà plus que prometteur. Ilona nous surprend par la profondeur de sa réflexion et par l’énergie qu’elle déploie dans ses recherches sur l’argile, le papier photo et les parfums.
C’est une artiste plasticienne complète, qui mérite toutes les ovations à l’occasion de son exposition Ghare Baire aux Beaux-Arts de Paris, le 1er juin. Les empreintes qu’elle laissera dans l’histoire de l’art seront inoubliables, et nous avons la chance d’être les premiers à assister à l’ascension d’une artiste d’exception sur la voie royale du monde artistique.
Inès Chaouachi
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