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Du risque d’être collectionneur d’art : interview avec Robert Read

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Du risque d’être collectionneur d’art : interview avec Robert Read

Le 19 mai 2014

Image-HiscoxL’art est une activité marchande risquée. Le fait de transporter, stocker et exposer des œuvres comprend un certain nombre d’aléas, de la perte aux dégradations, en passant par le vol. Les compagnies d’assurances proposent un apport vital pour le monde de l’art, protégeant les travaux des institutions majeures, des galeries, des entreprises et des maisons de ventes. Art Media Agency s’est entretenu avec Robert Read, qui travaille à la tête du Art and Private Clients chez Hiscox, une entreprise qui assure les œuvres, mais suit aussi de près les changements du marché de l’art, tout en forgeant sa propre collection.

Quel est votre rôle chez Hiscox ?

Je suis directeur du département « Art and Private Clients ». Hiscox est un assureur et mon rôle est de surveiller de près la qualité des souscriptions de nos clients. En tant que souscripteurs, nous payons en cas de perte ou de dommage, et nous prenons un risque. Nous sommes en quelque sorte les « bookmakers » du marché de l’art.

Comment êtes-vous arrivé à ce segment du marché de l’art ?

Je suis tombé dedans, comme beaucoup de personnes dans l’assurance. J’étais conseiller en gestion — ce que je détestais — et je voulais être peintre. Un jour, j’ai vu une publicité qui incitait à devenir courtier en assurance, dans l’art, chez Lloyds. Bien que je ne connaisse rien au métier d’assureur, j’aimais le lien avec l’art. J’y suis allé et l’on m’a confié le poste. Me voici ici 25 ans plus tard.

Vous êtes également un artiste. Avez-vous toujours créé ? Est-ce une activité secondaire à votre rôle chez Hiscox ?

J’ai toujours produit des œuvres, bien que ce soit évidemment secondaire par rapport à mon poste chez Hiscox. Je ne pense pas que ma production ait un niveau suffisant pour m’assurer une carrière stable dans le monde de l’art.

Pensez-vous que votre activité de peintre a influencé votre manière de travailler en tant qu’assureur ?

Déjà, je ne pense pas que mon activité quotidienne, en tant que professionnel, ait un impact sur mon travail de peintre. Cependant, c’est positif, car cela permet d’en connaître plus sur le monde de l’art. Bien que je sois plutôt dans le management du risque, savoir qui j’assure — et ce que j’assure — est d’une importance vitale.

Produisez-vous encore des œuvres ?

Oui, mais dans des proportions moindres. Cela a beaucoup à voir avec Hiscox, mais aussi avec mes quatre enfants. Je suis plutôt sorti de ma carrière artistique.

Quelles sont les relations entre « Hiscox Art Collection » et les services d’assurances ?

Nous sommes très proches. Le commissaire de la collection est dans un bureau proche du mien, et nous discutons souvent.

Comment les pièces de la collection sont-elles sélectionnées ?

L’achat est réalisé par une seule personne : notre président d’honneur, Robert Hiscox. Cette activité n’est pas dirigée par un comité. Nous pensons qu’un comité d’une personne et demie est déjà un comité qui a une demi-personne en trop — quand il s’agit de décisions d’achat. Certaines personnes exercent une influence quant aux œuvres que nous montrons, mais la décision revient uniquement à Robert Hiscox quant à nos achats.

Et comment les artistes sont-ils sélectionnés pour la collection ? Le site internet d’Hiscox souligne que l’entreprise « aime découvrir et encourager les nouveaux talents » — est-ce quelque chose qui encourage vos décisions d’achat ?

Nous adoptons une vue d’ensemble. Ceci est véritablement le rôle de notre curateur : parcourir le monde et trouver des œuvres intéressantes que Robert va aller voir par lui-même — et peut-être acheter. La philosophie de Robert Hiscox veut que le plus excitant soit l’œuvre qui vient d’être produite, celle dont la peinture est encore fraîche.

Voulez-vous acheter des œuvres dont le prix va augmenter ?

Non. Évidemment, si la côte de l’artiste augmente ce n’est pas plus mal, mais nous n’achetons pas pour l’investissement. Nous achetons pour le plaisir que représente le fait d’avoir des œuvres dans nos bureaux. Si leur valeur augmente, c’est un bonus.

Où la collection est-elle conservée et exposée ?

Dans nos bureaux, qui sont implantés au Royaume-Uni, en Europe et aux États-Unis. Le bureau dans lequel je suis actuellement est décoré par des impressions et des estampes de Peter Blake. L’art est partout, à chaque étage. Cela créé un environnement de travail très agréable, même si, évidemment, tout le monde n’aime pas les œuvres exposées.

Le goût des employés influence-t-il ce qui est sélectionné ? J’imagine que vous ne pouvez pas acquérir d’œuvres trop subversives ou clivantes…

C’est vrai, mais il y a déjà beaucoup de place pour offenser les gens déjà en dessous de cette barrière.

Quelle est l’importance d’un organisme comme Hiscox pour les artistes ? L’achat d’œuvre leur prodigue un salaire, mais votre entreprise aide-t-elle à la promotion des artistes présents dans sa collection

Nous le faisons, principalement sous la forme de parrainages. Nous supportons plusieurs institutions — comme Whitechapel Gallery à l‘Est de Londres — et nous organisons plusieurs prix, dans le monde.

Quels sont les aspects les plus complexes de votre mission — et peut-être les plus passionnants ?

J’aime voir en face à face les personnes avec qui je travaille — avoir une bonne négociation avec un « broker » est plus passionnant qu’une conversation avec une machine.

Quelle est la plus grande menace qui touche les collections d’art aujourd’hui ?

La plus grande menace qui pèse sur les collections est leur propriétaire. Près de 50 %, des dommages et pertes sont causés par des accidents qui auraient pu être évités. La plus grande source de problème vient de la manipulation des objets, leur emplacement, leur transport — des questions en apparence anodines.

Ce ne sont pas les vols, ou d’autres menaces plus rares, qui posent problème. Bien des dégâts peuvent être évités en utilisant un peu de bon sens. Et, bien sûr, les dommages créés par les propriétaires ne sont pas aussi dignes d’intérêt que les incendies, les vols et n’importe quelle autre cause plus dramatique — mai ce sont les plus fréquents.

Est-ce frustrant pour un assureur ?

Oui, parfois c’est inévitable, mais dans la majorité des cas, on peut y faire quelque chose. Nous essayons de sensibiliser nos clients et collectionneurs, mais les gens font des erreurs. Après, c’est aussi ce que nous devons couvrir et nous le comprenons. C’est la vie.

Vous travaillez également à la recherche d’œuvres d’art volées. Comment abordez-vous cette activité ?

Nous utilisons des experts indépendants en choisissant ceux qui nous semblent le plus aptes à nous aider. Il y a trois ou quatre personnes compétentes avec qui nous travaillons fréquemment. Nous travaillons également avec les entreprises afin que les acteurs du marché soient plus conscients du problème du vol, et plus enclins à vérifier les provenances.

Mais concrètement, quand il s’agit de récupérer une œuvre, nous faisons appel à des experts en externe et aux autorités locales. Nous ne pouvons pas être totalement indépendants, ou ne pas travailler en collaboration avec les autorités. Cela peut pourrait devenir réellement problématique.

Hiscox produit un rapport sur le marché de l’art. Pourquoi avoir lancé cette initiative ?

Nous avons publié un rapport l’année dernière et un rapport cette année. Même s’ils sont parus relativement à la même période, nous voyons cette activité de manière plus ponctuelle qu’annuelle.

Nous le faisons, car nous y voyons un intérêt. Les deux rapports se sont concentrés sur le marché en ligne — l’année dernière en lien à l’art contemporain et cette année plus centré sur les plateformes d’achat : comment se distinguent-elles, qui sont leurs clients, etc.

Le rapport répond-il à un besoin d’information d’Hiscox ou est-il simplement un service additionnel ?

Il offre une information à laquelle nous aspirons, mais que nous sommes heureux de partager. Nous réalisons ce rapport par le biais d’un cabinet externe, ArtTactic, qui réalise les recherches.

Nous couvrons une si grande partie du marché que nous pouvons nous intéresser à ce que nous considérons comme saillant. Nous voulons savoir ce qui va arriver avec le marché en ligne parce que c’est déjà une problématique pour nos clients — et nous. Nous voulons être à la page.

Qu’a révélé le dernier rapport en ce qui concerne le marché aujourd’hui ?

J’ai la sensation que nous avons atteint un point de basculement dans le marché de l’art en ligne. Les gens considèrent les plateformes en ligne depuis un moment, mais aujourd’hui ils ont commencé à acheter — et de manière assez conséquente.
Selon moi, un résultat surprenant est le fait que près de 25 % des personnes que nous avons interrogées — 500 — ont payé plus de 10.000 £ pour des œuvres qu’ils n’avaient même pas vues. Cela prouve que quelque chose se passe en ce moment, même s’il ne semble pas qu’un acteur ait trouvé la recette magique.
Vous m’avez dit que vous travailliez avec des institutions, comme Whitechapel.

Avec ce basculement du marché vers la dématérialisation, allez-vous changer vos manières de travailler ?

Dans une certaine mesure, nécessairement. Après, je ne pense pas que ce soit le déclin des fondements du marché, ou de musées comme Whitechapel, car je pense que les gens veulent toujours voir l’art en vrai.
Je présume que les choses vont évoluer : les gens vont vouloir acheter leurs œuvres d’art via internet, et cela va arriver assez rapidement. Les commentateurs parlent du marché de l’art en ligne depuis 15 ans, mais il ne fait que commencer à changer la structure du marché. Personne ne sait réellement quel va en être le résultat.


Les activités d’Hiscox resteront-elles pertinentes ?

Bien sûr, l’objet physique existera toujours.

Art Média Agency

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