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C215 : « Ce que je fais est un art contextuel »

29 juin 2015
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C215

C215 : « Ce que je fais est un art contextuel »

Né en 1973, Christian Guémy, alias C215, peuple depuis 2006 les rues de portraits au pochoir hauts en couleurs. Il revient sur son parcours et son regard sur le street art.

Comment avez-vous débuté ?

Adolescent, j’avais un peu taggé, mais ça n’avait rien de sérieux. Je n’ai pas fait d’école de Beaux Arts, ni de graphisme, mais des études d’histoire, de langue, et d’économie. Je suis passionné par la Renaissance et je voulais une formation humaniste. J’ai tenté de collecter les savoirs pour devenir moi-même un humaniste moderne. Et je pensais que ça m’emmènerait vers de vrais métiers. J’ai donc été historien de l’art pour les Compagnons du devoir, puis chargé d’études pour le syndicat du meuble. Ensuite j’ai travaillé pour un industriel du textile, j’étais responsable export, je vendais du jacquard et des soies. Mais l’art m’a rattrapé !

A un moment de crise…

Oui, je me suis séparé de la mère de ma fille Nina, qui était alors toute jeune. Ca a été une explosion dans ma vie. Je n’arrivais plus à travailler, je me suis écroulé parce que je ne supportais pas l’idée de ne pas vivre avec ma fille. J’avais écrit pas mal de poésie pour elle, j’en ai fait une compilation. Comme j’avais quelques connaissances dans l’art urbain, je leur ai demandé d’illustrer. Par la suite, j’ai eu l’idée de faire un pochoir. Mon premier représentait la mère de ma fille. Puis je me suis mis à faire des portraits de ma fille.

Créer dans la ville, est-ce une façon de recréer un lien manquant, pour vous ?

En tout cas, cela a créé un lien avec ma fille. Je ne voulais pas qu’elle se sente abandonnée. L’insistance que j’y ai mis lui a fait comprendre que je pensais à elle sans cesse. Ensuite, je suppose, oui, que toutes ces oeuvres dans la ville créent un lien social. Je préfère penser que les gens partent traquer des oeuvres d’art le week-end plutôt que d’aller faire du shopping comme c’était le cas quand j’étais petit. Ces loisirs moins consuméristes, c’est une évolution de société. Mais le street art est aussi en train de devenir extrêmement mainstream, et je me demande si ce n’est pas en train de se galvauder. Il y avait une poésie qui est peut-être en train de disparaître.

En quoi ?

C’est un peu l’hystérie collective ! Peut-être qu’étant au cœur du mouvement, je le perçois particulièrement. Mais quiconque a découvert le street art avant-hier, a ouvert un blog hier, se proclamera spécialiste demain ! Tant mieux, je ne devrais pas m’en plaindre… Mais j’ai peur que ça use le phénomène, que ça en pervertisse les qualités : à l’origine c’était quand même discret, gratuit, et ça ne l’est plus du tout.

Alors comment préserver la poésie de votre propre travail ?

Je ne sais pas. J’essaie de rester naturel, spontané. Je m’exprime pour donner ma vision des choses. Mais on ne peut pas freiner l’évolution, je n’ai pas le contrôle sur tout ça.

Pourquoi avoir choisi le pochoir ?

L’intérêt d’un médium, c’est d’aller à rebours de ce qu’il permet. Je cherchais à créer de la contextualité avec un outil qui ne l’est pas. Le pochoir est répétitif par nature. Ce qui me plaît, c’est de cheminer pour trouver l’endroit qui l’accueille au mieux, et anticiper sur des situations diverses, dans des lieux et des cultures diverses. J’en ai posé en Inde, dans le Maghreb… Si je devais peindre toujours au même endroit, je tomberais dans une dépression infinie. Ce que je fais est un art contextuel. Je me fais souvent une idée du lieu avant d’y aller, et une fois sur place j’essaie d’être efficace. Je tiens compte de la coloration, de mon état d’esprit.


Cet art contextuel, vous le définissez comment ?

A la Renaissance, il existait beaucoup de traités théoriques, d’architecture et de peinture. Ils parlent beaucoup de la convenance – au sens de ce qui est convenable. C’est un principe que j’applique beaucoup : peindre un sujet adapté à l’emplacement qui lui est adapté. Pour avoir la possibilité de composer un tableau, et pas l’impression de poser un sticker au milieu de nulle part. L’idée est de faire surgir une peinture élégante dans un cadre qui lui correspond.

Pourquoi des portraits ?

Pour placer le public face à de vraies personnes. Quand j’ai commencé, en 2006, la plupart des pochoirs étaient moches ! Là aussi, j’ai voulu aller à rebours. Ce n’était pas le sens qui m’intéressait plus, mais l’esthétique. Et au-delà de l’esthétique, l’identité.

A vos débuts, vous avez aussi beaucoup représenté des êtres brisés…

Je me suis fais connaître avec ça, c’est vrai, mais au fond c’est assez minoritaire dans mon travail. Ces êtres brisés, c’est ma personnalité morcelée, moi qui suis borderline. Ils représentent davantage une réflexion sur l’identité qu’une critique sociale. Mon travail ne changera rien à ce monde, c’est plutôt le monde qui a changé mon travail.

Vous diriez que vos personnages ont évolué vers davantage de légèreté ?

Je suis sûrement plus heureux qu’il y a cinq ans, mais l’idée était aussi d’aller de plus en plus vers la peinture, ce qui a fait que je me suis mis à utiliser de plus en plus de couleurs et de médiums différents. Maintenant j’utilise des acryliques, des vernis, du spray… J’ai pas mal d’outils différents en fait, même pour un petit pochoir il m’arrive d’y passer quarante minutes. Cela augmente la sensation de risque, d’audace !

Vous aimez poser en plein jour, et illégalement même si vous avez aujourd’hui de nombreuses commandes publiques…

La nuit, je ne vois pas ce que je fais ! Les commandes publiques, c’est une bonne chose parce que c’est une reconnaissance. Mais le plaisir, c’est quand même de partir, d’aller dans un lieu nouveau, excitant. Je joue le jeu du métier  – les institutions, les galeries, les publications. Mais ce que j’aime, c’est aller dans la rue.

Qui sont les artistes que vous admirez ?

Les artistes que j’admire, je ne me compare pas à eux. J’adore Ernest Pignon-Ernest, parce que c’est grâce à lui que j’ai pu voir rassembler les deux modes artistiques qui m’intéressaient le plus : l’urbanité et le classicisme… Si je corresponds à la période et si elle se satisfait de mon travail, tant mieux, mais je ne suis pas en adulation devant mon propre boulot, loin de là.

Vous aviez construit une exposition autour du Caravage…

Oui, j’admire infiniment sa lumière, sa subversion. Mais j’aime aussi Botticelli, parce que c’est un illustrateur. Véronèse, pour sa maîtrise parfaite, cet académisme qui le fait arriver au classicisme absolu. Ou encore Hans Baldung Grien. Et Dürer, dont les portraits m’impressionnent. Mais je ne pense pas à eux quand je découpe un pochoir ! Pouvoir me prétendre artiste, je me pose encore la question. Apparemment je sais le faire, mais ça me paraît un peu surréel. Je ne suis pas Dürer…

Et du côté de l’art urbain, de qui suivez-vous le travail ?

Là, je suis le public moyen : j’aime Banksy, El Mac, Dan23, Aryz, Blu, Swoon… En revanche, pour quelques originaux, il y a beaucoup de copistes et d’imposteurs. Cela vient du fait qu’il n’y ait pas de médiation, et pas vraiment de critiques. Beaucoup de gens viennent en reformulant l’oeuvre d’un autre sans que personne ne le dénonce. Les imposteurs, pour moi, ce sont aussi ceux dont le discours est complètement contraire à la réalité, notamment sur la question de l’engagement social – alors qu’ils ne sont engagés nulle part sinon dans une galerie ! Aucun historien de l’art ne s’attache à déceler les subterfuges. Cela s’explique aussi parce qu’on est à la frontière de l’art contemporain et de l’entertainment. Le street art, c’est beaucoup du spectacle, de la mise en scène…

Mais cette dimension théâtrale ne fait pas partie de ce qui vous a attiré vers le street art ?

Bien sûr. Le maître de la mise en scène, pour les interventions, celui qui sait le mieux faire rêver, c’est Banksy. Là-dessus, il n’a pas de rival. C’est mon artiste de rue préféré. Mais il ne dessine rien, il ne peint pas. Il a une idée, et des assistants le font. On est dans une société du clonage, et je crois que dans Faites le mur, Banksy a fait son autoportrait en caricature via Mr Brainwash, plutôt que de le laisser réaliser un documentaire sur lui. On peut comprendre que quand il a vu la haine qui s’est déversée sur Mr Brainwash, Banksy se soit senti visé, et ait un peu disparu.

Le street-art est-il un enfant d’Internet ?

La naissance d’un média crée toujours une nouvelle forme de contenu. Les radios ont permis le déferlement qui a créé le rock-n’roll, la seule idéologie du vingtième siècle (les autres étaient nées au dix-neuvième). Quand le cinéma est né, on a trouvé des codes, on a créé des contenus. Il y a eu de nouvelles idoles. Le graffiti, lui, est né de l’apparition de la bombe aérosol, et Internet a revitalisé les arts visuels. J’ai l’impression d’être un peu un disc-jockey, de passer des sons pour les autres. Je prends une photo du réel, je la transforme en pochoir que je réintègre dans le réel. D’autres la transforment en photos, certains avec talent, et la partagent. L’interaction commence. J’aime ce caractère participatif, éphémère. Mais le street art, c’est de la junk culture. On passe d’une image à une autre, puis une autre. Je pense que les gens ne consacrent pas plus de trois ou quatre secondes à regarder une oeuvre.

Vous le déplorez ?

Au fond c’est très adapté au média Internet et à la société dans laquelle on vit, au partage sur les réseaux sociaux. Mais pour les contenus, le street art est un gigantesque fatras de démagogie. Avec des slogans aussi évidents et crétins que « La guerre c’est mal », « les banques, c’est méchant », « le capitalisme c’est moche », « Protégeons la nature ». C’est à qui défoncera le plus violemment les portes ouvertes ! Rien ne se passe dans la nuance, avec subtilité. Je vois très peu d’artistes qui ne tombent pas dans le panneau des platitudes. Moi je fais le portrait de mes proches parce que je me sens hors d’une imposture. Quand je fais un portrait de Nina, c’est intime, même si je le partage avec la terre entière ; je n’ai aucun doute, je ne me trahis pas.

Mais votre travail avec les galeries, comment le voyez-vous ?

Rémunérateur. Je travaille avec les galeries pour gagner ma vie. C’est une forme de reconnaissance. Je ne suis ni pour ni contre, tout dépend lesquelles. Quand elles s’investissent auprès de l’artiste, c’est très bien ! Je travaille avec la galerie Itinerrance, qui s’investit beaucoup notamment pour trouver aux artistes des murs de grande taille. Mais il y a beaucoup de boutiquiers qui vivent de la notoriété des artistes sans lever le petit doigt… Ce qui m’intéresse quand je réalise une expo, c’est aussi que je peux m’attaquer à un sujet et essayer d’en donner une interprétation, ce qui n’est pas possible dans la rue où les gens sont face à une pièce unique. Je crée une composition d’oeuvres qui interagissent entre elles et permettent de se faire une idée de ce que je pense.

Sophie Pujas

Pour en savoir plus :

Et sur Artistik Rezo :
– C215 intervient dans les cages des ascenseurs de la Mairie du 13e

 

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