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David Delaplace, rencontre avec l’homme derrière l’objectif

David Delaplace par © Hout Kov

Le photographe autodidacte mais non moins talentueux David Delaplace nous a livré sa vision de la photographie et du hip-hop au travers d’une interview pleine d’authenticité et de transparence.

Pourquoi la photographie ? Qu’est-ce qui te fait vibrer ? Depuis quand ?

J’ai des souvenirs avec la photo qui sont très lointains dans l’enfance ; je ne peux pas parler de passion à cet âge-là, simplement j’étais comme n’importe quel enfant qui s’amuse avec un appareil photo. À 21 ans j’étais au quartier, je n’avais strictement rien à faire, et comme mon frère fait un peu de son j’ai acheté un appareil photo pour lui faire quelques images, ça a commencé comme ça. Au départ, c’était vraiment plus pour passer l’ennui que par passion. Et puis l’ennui est devenu de moins en moins présent, s’est transformé en passion, et la passion en travail. Comme je suis très minutieux dans tout ce que je fais, très critique envers moi-même, forcément ça augmente la qualité de mon travail et petit à petit, j’essaie d’arriver un peu plus haut.

Difficile de choisir, deux passions très différentes même si tu allies aisément les deux, les voitures ou la photo ? Qu’est-ce que ta passion pour l’automobile t’apporte ?

Très bonne question, malheureusement c’est impossible de répondre ! En tant que peut-être juste “passion”, je pense qu’aujourd’hui, je prends plus de plaisir à conduire et bouger en voiture qu’à prendre des photos, parce que dans mon travail, la plupart du temps, je suis régi par des labels, des artistes, des maisons de disque, des chefs de projets qui me dirigent dans ce que je dois faire. Donc forcément, ça tue un peu l’artistique quand on a toute une équipe qui nous dit qu’ils veulent un artiste qui soit identifiable, ci ou ça. La voiture en revanche c’est un pur plaisir, je prends mes voitures, je roule, je les répare, c’est une sensation de liberté, de détente, de plaisir. Je pense que si je faisais de la photo strictement pour le plaisir, ou si on me laissait faire exactement ce dont j’ai envie avec les budgets qu’il faudrait, je dirais la photo. Mais dans les faits, ce n’est pas le cas. 

Justement, dans ces différents projets, te laisse-t-on toujours une marge de manœuvre ? Quelle est ta relation avec les rappeurs que tu photographies ? Penses-tu qu’il soit indispensable de créer du lien pour sortir un bon projet ? 

Évidemment, si tu as un lien fort avec l’artiste, tu le connais mieux, tu connais ses goûts, son mood principal, donc tu arriveras mieux à le représenter. Mais ça m’est déjà arrivé, notamment en début d’année, l’une de mes plus belles covers avec Fadah, je l’avais croisé quelques fois sans discuter et au final la pochette tue ! Ça m’est arrivé plein de fois que des clients soient des mecs dont je n’ai jamais entendu parler, on se rencontre le jour du shooting et ça rend très bien. Tout part des questions que je pose aux artistes ; j’ai quand même assez de liberté aujourd’hui parce que les gens reconnaissent mon travail, mais il arrive que des artistes aient des idées un peu ancrées. C’est alors un peu plus compliqué de sortir un truc fou mais je me dis que je peux toujours en tirer quelque chose de cool. Je pense que ce qui bride le plus, c’est la sélection de la photo finale, on peut avoir une idée d’une cover mais ce n’est pas toi qui a le dernier mot, c’est le client. Donc est-ce qu’on me laisse m’exprimer à travers l’image ? Oui, on me fait de plus en plus confiance, et ce qui est intéressant c’est d’avoir à la fois une équipe qui te donne une ligne directrice, mais qui écoute aussi ce que tu proposes.

Fadah, “Chaudar” © David Delaplace

À ce propos, quels sont tes critères pour un cliché réussi ? Y a-t-il vraiment des règles à respecter en photographie ?

Non, c’est vraiment propre à chacun. J’ai fait des photos pour plein d’artistes que je trouve extraordinaires parce qu’elles dégagent quelque chose, sauf que ça ne leur correspond pas. Je pense qu’on a tous connu ça, un proche qui vient nous montrer une photo en nous disant qu’elle est géniale et toi tu regardes la photo et t’es pas du tout d’accord, c’est exactement pareil quand je travaille avec des artistes. Il y a des choses qu’ils apprécient fort, et d’autres où ils ne se reconnaissent pas forcément. Et je crois que l’une des plus grandes qualités de nombreux artistes reconnus c’est de lâcher prise, d’essayer d’écouter les photographes quand on leur dit que c’est bien. C’est sûr que c’est un peu frustrant quand on idéalise quelque chose, qu’on veut en faire une belle œuvre et qu’au final le choix de la photo est un peu décevant parce que ce n’était pas ton choix.

Tu es LE photographe des rappeurs français – avec d’autres de tes collègues, évidemment : comment en es-tu venu à te spécialiser là-dedans ? 

L’univers rap est un univers dans lequel j’ai toujours baigné en tant qu’auditeur depuis le plus jeune âge. J’avais fait des photos dans un style assez urbain pour mon frère justement ; dès le départ, je me suis dit que photographe de rappeurs ça devait être mortel, et je me suis lancé directement là-dedans, sans réfléchir à autre chose. 

On sent vraiment une dimension très personnelle là-dedans, quelle est ton histoire avec la musique urbaine ?

Mon rapport à la musique est assez simple, j’ai grandi juste avec ma mère, on était cinq frères et sœurs. En-dehors de ça, comme dans toutes les cités de France, c’est le rap qui prédomine, c’est une musique qui vient de là. J’ai grandi en écoutant les classiques des années 2000 parce que je suis né en 1990 ; j’avais dix ans à l’époque, et je me suis mangé Booba, La Fouine, Sniper, l’Skadrille, des gens de notre zone comme La Comera, LMC Click, Nubi, beaucoup d’artistes du 91, qui est très communautaire. Et comme mes grands frères et mes grandes sœurs écoutaient beaucoup d’autres choses, Salif notamment qui est l’artiste que j’ai sans doute le plus écouté, Ministère A.M.E.R., Lino, en fait j’ai fini par découvrir plein d’artistes. Je ramenais des gars dans mon quartier qui étaient complètement inconnus sur Paris mais je fouinais tellement sur internet à la recherche du moindre morceau que j’allais chercher plein de nouveautés. Pendant une période on a été très influencés par Unité 2 Feu, Ol Kainry, LIM, qui reflétaient totalement ce qui se passait dans les banlieues. Donc mon rapport était plutôt là, c’était la musique que tout le quartier écoutait, avec laquelle on vivait. Le rap de cette époque était différent de ce qui se fait aujourd’hui, il y avait beaucoup moins d’égotrip et beaucoup plus de textes profonds, donc c’était des mecs qui parlaient de ce que tu pouvais vivre, d’endroits que tu pouvais connaître, et à l’époque, l’urbain n’était pas du tout représenté à la télé, donc quand je l’allumais je ne me sentais représenté par personne, au contraire du rap. 

Dix ans que tu fais de la photographie : te souviens-tu du premier artiste avec lequel tu as travaillé ? Y a-t-il une collaboration qui t’a marqué ?

Là comme ça, mon premier contrat je ne saurais pas dire, je ne m’en rappelle plus du tout. Mais les premiers artistes avec lesquels j’ai travaillé c’est La Comera, un groupe du 91, où j’ai découvert justement le rap en photographie. En revanche des artistes, des shootings mémorables j’en ai plein, c’est toujours compliqué de répondre à ça, mais sur le long terme je dirais Fianso. On a fait énormément de choses : des covers de single, des pochettes d’album, des shootings de presse… J’ai shooté beaucoup de ses artistes aussi donc oui il y a une relation de confiance qui s’est installée avec le temps.

Parlons de tes actualités, avec notamment HIP-HOP 360 à la Philharmonie de Paris ! Comment s’est passée votre collaboration ? As-tu choisi les photos à exposer ? Selon toi, en quoi cette expo est différente des précédentes ?

On m’a sollicité vraiment à la genèse du projet parce qu’ils avaient besoin d’images pour illustrer cette expo ; j’ai tout de suite adhéré, c’est flatteur d’être à la Philharmonie de Paris, c’est cool ! Habituellement le rap est relayé dans des petites salles et pas dans des gros lieux d’exposition. On a beaucoup discuté ; il y a beaucoup de numérique sur place, c’est assez novateur comme style d’exposition. J’ai beaucoup de photos qui sont présentes là-bas, issues d’un listing qu’ils m’ont envoyé des artistes qu’ils voulaient. Ils m’ont ensuite créé un espace où j’ai pu exposer un peu ce que je voulais au final.
C’est la première fois que je fais une exposition où je ne suis pas seul. C’est vraiment une exposition sur le hip-hop en général, habituellement j’expose mon travail, mon livre, tandis que là c’est consacré au hip-hop et on m’appelle en tant que photographe, reporter du rap pour montrer ce que j’ai fait là-dedans donc c’est plus fédérateur, j’ai la sensation qu’il y a une reconnaissance un peu plus poussée et c’est vraiment cool !

Tu as réalisé le clip “Quelqu’un qui sait” de Toma : pourquoi ce projet plutôt qu’un autre ? Quel souvenir en gardes-tu ? Est-ce que tu recommencerais ?

À la base je ne suis pas du tout réalisateur, je travaille avec Toma depuis quelques temps pour des captations live, des photos, des covers… On s’apprécie, il sait que je suis un peu couteau suisse et que j’ai une bonne vision de l’artistique en général. Quand il a eu l’idée à la base de faire des captations live, je revenais d’Islande et on s’est dit que ce serait incroyable de faire des prises guitare/voix là-bas. En développant le sujet, on en est arrivés à se dire “partons là-bas mais n’y allons pas pour rien”, donc on a fait plein de choses, dont le clip. L’idée c’est que le seul repère de Toma c’est sa fille, donc j’ai voulu le lancer à sa recherche durant tout le clip, ce qui était une idée commune. C’était une belle expérience, j’avais déjà réalisé un clip pour Uzi il y a quelque temps ; ce sont les deux seuls clips que j’ai fait, je n’ai vraiment pas dans l’idée de réaliser du clip, ça ne me parle pas trop, à moins que ce ne soit des clips très “photos” comme “Quelqu’un qui sait”. Ca peut être bien quand c’est pour des amis et que c’est des projets intéressants mais je ne veux pas que ça devienne une branche de mon métier, parce que ça ne m’intéresse pas tant que ça, et aussi parce que je ne veux pas perdre mon discours. En France c’est assez complexe de pouvoir cumuler plusieurs activités sans perdre la confiance des gens donc je préfère ne pas m’embarquer là-dedans.

As-tu des projets en cours de réalisation dont tu peux nous parler ?

Je ne peux pas donner trop de détails ; j’ai plusieurs projets en préparation comme d’habitude, mais je viens de créer ma maison d’édition dans laquelle on va oeuvrer sur plusieurs secteurs, notamment les jeux de société, suite au jeu Culture Rap que j’ai fait il y a quelques temps et les livres, comme j’en ai déjà fait trois c’est un peu la suite logique. Après qui sait, peut-être des livres ou des jeux d’autres personnes. Pour le moment je suis sur ce projet-là, qui s’annonce plutôt pas mal pour l’année 2022, qui est d’ailleurs déjà bookée sur la maison d’édition. On sait ce qu’on va sortir, à quelle période : ça va être une année très chargée en nouveaux projets d’édition. Ça va être une belle aventure, je vais essayer à la fois de développer mes projets personnels et d’aider des artistes qui ont une même vision que la mienne, qui rencontrent les mêmes problématiques, qui ne sont pas du tout d’accord avec les taux des maisons d’édition qui sont à 6%… On l’a monté sous le statut associatif, l’idée c’est vraiment de se servir de ma notoriété et des contenus que je peux produire pour engendrer des revenus, qui permettraient de produire des contenus d’autres artistes, de gens qui débutent. Je vais essayer de viser un public qui me ressemble c’est sûr, mais on va essayer de réaliser un maximum de projets. 

Si tu ne pouvais plus écouter qu’une seule chanson pour le reste de ta vie ?

Si je devais garder un seul morceau, je dirais “R.U.E” de Salif, c’est un morceau de 8 minutes, comme ça il dure longtemps c’est cool ! Il est rempli de sens, rempli de punchlines, c’est peut-être le morceau que j’ai le plus écouté dans ma vie.. Ou “Paradis Airlines” de Lino… Je ne saurais pas choisir. 

Ta dernière découverte musicale, une pépite à nous partager?

Un artiste qui s’appelle Olazermi, je trouve ça vraiment pas mal, je lui ai envoyé un message tellement c’était cool. Il a sorti un clip là récemment qui s’appelle “Dans la ville”, qui est incroyable. 

Pour terminer cette interview, quelle est la chanson qui te représente le plus ? 

Je pense qu’il n’y en a pas, mais il y a une punchline que j’aime vraiment bien de Tandem dans “Tu croyais quoi ?” qui dit J’veux faire de ma vie une putain d’œuvre d’art“.

Propos recueillis par Ségolène Pastori

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