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Emmanuel Pierrat : “La collection va souvent de pair avec une certaine inventivité”

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est un avocat réputé dans le monde de la culture, également collectionneur d’art africain et auteur. Il nous parle de son rapport au marché de l’art et de la problématique de la restitution des biens culturels, notamment au travers de son nouvel essai.

Quel lien entretenez-vous entre la culture et votre métier d’avocat ?

Dans la ville où j’ai grandi, à Pantin, les noms de rues s’avéraient presque tous être des noms d’avocats, inscrits sur les plaques des rues, des avenues et des boulevards que je lisais en allant de chez mes parents à l’école : “Raymond Poincaré, avocat et homme politique”, “Léon Gambetta, avocat et ministre”, etc…

Pendant mes études de droit, j’ai effectué mon premier stage dans un cabinet d’avocats parisien, qui traitait des procès pour les réalisateurs de films, les producteurs de musique ou encore les chaînes de télévision. Cette expérience m’a donné l’envie de me spécialiser dans le “droit d’auteur” et le “droit de la propriété littéraire et artistique”.

Je suis également conservateur du musée du Barreau de Paris, qui raconte et expose les plus fameux procès de l’histoire de France. Sans oublier ma passion de collectionneur d’art tribal !

Pourquoi collectionner l’art africain ? Qu’est-ce qui vous rend si sensible à cet art, et pas à un autre ?

Dès six ou sept ans, j’ai collectionné timbres, fèves, stylos, encriers, bouchons de champagne et bagues de cigare. Plus tard, j’ai entassé les cartes de visite de marabouts que je collectais à la sortie du métro lorsque j’étais collégien. Puis, au lycée Condorcet, inspiré par les portraits des écrivains qui ornaient le hall et qui avaient eux-mêmes suivi leur scolarité dans cet établissement, je me pris à collectionner les cartes postales représentant les grands auteurs.

Ma passion pour l’art tribal m’est venu un peu par hasard. J’ai eu une véritable révélation en parcourant l’Institut fondamental d’Afrique noire à Dakar. J’ai déambulé un après-midi entier parmi les collections de masques et de statues ensorcelées de ce musée. Je suis alors devenu un collectionneur boulimique d’art tribal. Je fréquente assidûment le musée du Quai Branly. Je me rends très souvent en Afrique. Je suis lié à l’Afrique également par le destin de mon père, qui a fini ses jours en Namibie.

Masque-cimier Ijo du Nigéria représentant un porc-épic © Emmanuel Pierrat

Que vous apporte votre statut de collectionneur ?

Je tire mon plaisir autant de la connaissance des objets que j’acquiers, que de leur possession. Je voyage ainsi dans le monde entier. De plus, la collection va souvent de pair avec une certaine inventivité. Les logements n’étant pas extensibles, le collectionneur doit trouver mille astuces de rangement. L’imagination est donc sans cesse mise à l’épreuve.

Que pensez-vous de la problématique actuelle sur les restitutions des biens culturels ?

Il faut enlever à la question ce qu’elle possède de passionnel. Si l’on pousse jusqu’au bout le raisonnement du rapport Savoy-Sarr, la création serait désormais nationale sur le plan de sa conservation. Si sévèrement nationale que chaque pays ne pourrait montrer que ses propres créations passées et présentes !

Pour ma part, je défends l’idée d’un art ambassadeur et le concept de “musées monde”, comme le Louvre ou le British Museum, afin d’encourager le partage, à commencer par celui des connaissances et des compétences, et de créer du liant entre les hommes.

Pourriez-vous présenter votre essai Faut-il rendre des œuvres d’art à l’Afrique ?

Le débat sur la “restitution” des œuvres d’art africain qui s’est engagé depuis l’automne 2018 est passionné et passionnant. Je suis avocat depuis plus de vingt-six ans et j’exerce quotidiennement dans le domaine du droit de la culture. Cela englobe notamment le marché de l’art et la sauvegarde du patrimoine, que ce soit à Paris ou en Afrique subsaharienne, où je me rends régulièrement. Cette relative expérience me conduit aujourd’hui à la nuance, à analyser la complexité des situations. En effet, celles-ci ne peuvent souffrir encore plus de l’ignorance ou de la méconnaissance de la réalité du marché de l’art, des ambiguïtés du rôle de la recherche, des positions idéologiques, ou encore du nécessaire rôle universitaire des musées.

Le propos de cet ouvrage consiste surtout à restituer les données du débat, afin d’écarter les assertions gratuites et fausses, de se garder des affirmations simplificatrices ou moralisatrices. Idéalement, il faudrait essayer de se débarrasser, autant que possible, du terme de “restitution”, avant d’avoir analysé toutes les données. Puisque restituer sous-entend d’emblée qu’il y a eu spoliation…

Propos recueillis par Mélanie-Léa Spitzer

Site : https://www.pierratavocats.com

À découvrir sur Artistik Rezo :

1ère restitution française d’une tête maorie, de l’équipe Artistik Rezo

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