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Interview avec Fatima-Azzahra Khouba, artiste et poétesse lyonnaise

Clara Yatim 19 juillet 2021
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Copyright : Laila - K

Artiste autodidacte de 39 ans, Fatima est lyonnaise d’origine marocaine. Elle œuvre dans la création, notamment le dessin, la peinture et poèmes en prose. Elle n’a pas bénéficié de formation. Selon elle, la seule formation, c’est le terrain.

Depuis quand as-tu commencé à dessiner ou à t’exprimer dans ta création ? As-tu commencé par une autre pratique artistique que le dessin ou l’écriture ?

J’ai débuté à l’âge de 12 ans parce que j’avais besoin de m’exprimer et je voulais créer dans un lieu où je voulais me retrouver. Avoir mes propres règles, être capable de me retrouver car je n’étais pas à l’aise à l’école. C’était un espace trop restreint en termes d’expressions artistiques. Au collège, on avait des cours d’arts plastiques et c’est grâce à ces cours que j’ai commencé à aimer la création artistique. J’ai découvert les feuilles de canson, l’acrylique qui m’ont vraiment permis de m’exprimer. Je me suis tout de suite intéressée à l’action painting avec Jackson Pollock, l’art abstrait américain que j’ai pu découvrir en épluchant un dictionnaire. J’ai enfin pu mettre un mot à mes créations.
Au collège, le fait qu’il y ait dans le programme de 6ème des cours d’arts plastiques, ça a permis à des personnes issues des classes populaires de découvrir un des volets de l’art grâce aux outils, aux supports que l’école mettait à disposition. J’ai vraiment compris le rôle de l’école et de l’éducation qui nous offrait des outils permettant de comprendre la place de l’art et de la culture. Dans le programme des écoles, notamment dans l’éducation artistiques, les visites de musées et d’établissements culturels m’ont également servie. Je me suis sentie plus à l’aise dans la mise en œuvre d’une création, d’une œuvre d’art.

Te considères-tu comme artiste ?

Non, pas forcément. Je me considère comme une créatrice, mais le mot “artiste” pour moi signifie qu’on te considère comme tel. Le mot artiste peut t’aider pour aller vite lorsque tu te présentes. Individuellement, je m’identifie comme une personne qui créée. Parfois, je n’arrive pas à me considérer comme une artiste car pour l’être, je pense qu’il faut être extrêmement libre dans l’expression, dans les propos, dans son mode de vie, dans son look pour aller plus loin.

Pour moi, un artiste est totalement libre et ce n’est pas facile. Dali, Erik Satie, Picasso (et bien d’autres) sont des artistes libres. C’est encore moins facile pour les femmes. Je suis totalement moi-même quand je créée, quand je dessine, quand j’écris des proses, c’est à ce moment-là où je me sens totalement libre. Mais le problème, c’est que dans notre société actuelle, je ne peux malheureusement pas vivre de ça. Je dois subvenir à mes besoins en travaillant à côté pour avoir un équilibre, mais ma création en tant que telle ne me permet pas de subsister. En même temps, j’ai besoin de garder ce lien avec la société car je ne peux pas non plus rester dans ma tour d’ivoire.

Où te situes-tu en tant que créatrice de contenus artistiques ? Peintre ? Poète (prose) ?

Je me situe plus encore dans la création, dans le dessin qui se rapproche du contemporain, de l’art singulier et particulier. Je me considère comme autodidacte, qui est un moyen de création. C’est un travail répétitif. Je ne cherche pas que ce soit beau. Ce qui m’intéresse, c’est lorsque je suis dans un processus de création. Je ne fais pas de figuration, je n’ai pas d’idées de base. Je commence et je vois où cela me mène. C’est complètement de l’instinct. Je fais ça dans des conditions propices et favorables (chez moi avec des grandes feuilles de type canson). Quand j’étais petite, je ne le faisais pas pour exposer, je ne m’inscrivais pas dans un mouvement de l’histoire de l’art, j’avais besoin de m’exprimer. Tout est dans le ressenti. Je suis seule avec mon support, seule avec moi-même. La solitude est très importante dans mon travail même si l’humain est essentiel pour moi. Cet espace est tout de même très important pour ma création. Il ne faut tout de même pas tomber dans l’autoanalyse systématiquement car ça peut être un frein.

Copyright : georges Rivalain

Qu’est-ce que le confinement t’a apporté dans tes créations ?

Le confinement m’a totalement paralysé face au dessin. Il m’était impossible de dessiner. Ça a été l’une de mes découvertes (pourtant j’avais mon matériel). J’ai eu un blocage. Par contre, il m’a permis d’écrire, de m’exprimer avec des mots. Ça a été une révélation car j’ai vu une autre perspective. Au début j’avais peur, c’était très négatif car on ne pouvait plus faire grand-chose. Mais je me suis vraiment consacrée à la prose, et les thèmes que j‘avais abordés concernaient ce qui m’entourait. Puisqu’on pouvait plus sortir, je n’avais que ce qu’il y avait autour de moi comme par exemple un sac d’oignons. Ce premier confinement a été un bel exercice et une révélation. J’ai compris également l’importance de la discipline dans ce travail. Plus tu t’attelles à travailler pour créer, plus tu t’habitues. On ne peut dissocier le corps de l’esprit, il faut que les deux fonctionnent ensemble.

Est-ce que l’art en tant que pratique te semble essentiel ?

C’est vital. Pour moi, je ne me vois pas sans l’art car ça m’apporte. Et j’apporte à d’autres aussi (surtout depuis que j’écris des proses). Il y a un échange très fort. Les dessins abstraits, c’est plus difficile, il y a un ressenti mais pas de mots. L’art m’émeut à travers un dessin, une peinture, une musique. Ça peut me faire pleurer. Une très belle chanson orientale avec un orchestre me rappelle ma grand-mère. Ça te met dans tous tes états. Tous les jours, il y a de l’art. Il y a des gens qui créent pour d’autres. On ne les appelle pas forcément des artistes, il suffit juste d’être sensible et curieux.
Par exemple, quand un immeuble va être construit, je tourne autour. J’aime bien savoir quel cabinet d’architectes travaille, quelles matières sont utilisées etc. Je réfléchis en tant qu’architecte. Je suis sensible à ce qu’il y a autour de moi, j’arpente les rues. Je vais lire des plaques commémoratives, des plaques sur des boîtes aux lettres. J’aime découvrir de nouveaux lieux, et si je suis conquise, je me dis que j’aimerais bien y retourner la prochaine fois.

Comment décrirais-tu tes créations ? Lorsque tu crées, as-tu des messages à véhiculer ?

Je n’ai pas de messages. Quand je crée, je me mets dans le mood de la création. Je sors mon matériel, je regarde l’heure et je me donne un temps. J’avance dessus dans l’inconnu, là où mon esprit m’emmène. Pour moi, c’est vraiment comme un tapis, je brode, j’avance et parfois je ressens de la fatigue cérébrale quand je travaille trop. Ça, c’est mon travail pour le dessin. Pour la poésie, c’est le matin. Soit sur un ordi, soit sur une feuille. Je pars avec un titre, et à partir de ça, je brode tout à partir de ce thème. Je regarde autour de moi, je regarde le ciel, ce qui m’entoure. Il y a un premier jet, une première écriture, je relis, j’ai besoin d’entendre mes mots (chose qu’il n’y a pas dans le dessin). J’ai vraiment besoin de ressentir les mots dans ma bouche : comment je vais le dire ?
Il y a des personnes qui me corrigent. Ils me font leur retour. Pour moi, pour le dessin et la poésie, tu as besoin d’être entouré pour pouvoir échanger. C’est important car c’est un soutien (même si la solitude reste primordiale). Les messages que je véhicule sont sûrement par voie orale. A part ça, il n’y a pas de message. L’art est tout simplement important pour moi. C’est la liberté d’être soi. J’ai aussi une discipline pour pouvoir être régulière même si parfois, je n’ai pas de période de création.
En revanche, ça me permet de ne pas rompre mon lien social, de rencontrer des gens, d’aller au cinéma, me balader, me confronter, jouer avec mes neveux et nièces, voyager. J’observe tout dans mon quotidien. Tout ça va m’inspirer. C’est le quotidien qui me permet de m’alimenter, et qui va m’inspirer aussi.

 

Quel serait ton ultime désir en tant qu’artiste et productrice de contenus artistiques ?

C’est sûr que les artistes rêvent tous d’une grande expo, de vendre, d’avoir de la notoriété. Mais comme le Covid est passé par là, des expos ont été reportées, annulées. Ça n’a pas empêché de créer. Je souhaite partager avec quelques personnes mais pas forcément avec le grand public. Si on ne me propose pas, ce n’est pas très grave. Il faut que l’expo ait du sens. Le plus important pour moi, c’est d’être dans la création. Parfois, j’ai peur du regard, du jugement des gens. Les gens comparent, alors que je ne peux pas comparer mon travail à d’autres. On ne peut pas comparer. Il faut juste avancer. On ne peut pas mesurer une œuvre d’art. C’est juste une question de goût.

Souhaiterais-tu exposer tes œuvres/productions ? Est-ce que ce serait une consécration pour toi ?

Une consécration, non. J’ai déjà exposé et j’expose tout le mois décembre 2021 à la galerie Dettinger (Place Gailleton). Pour la poésie, j’en ai envoyé à des maisons d’éditions. Je vais être publiée dans des revues de poésies (« Coup de Soleil » une revue de poésie à Annecy, et la revue « Verseau »). Ce sont mes deux gros projets en 2021. La consécration serait vraiment de faire un dessin dans un format de 4 mètres sur 3. J’aime bien me confronter à de grands formats. Pour la poésie, ce serait de lire quelques poèmes devant un public (accompagnés de musiciens à cordes comme le Oud et pourquoi pas du piano) en plein air, dans une arène par exemple. Ça, ça me fait rêver.

 

Selon toi, ferais-tu une différence entre dessiner, peindre et écrire au-delà de la pratique ?

Oui, il y a une différence. Dans l’écriture, il y a des mots, ils peuvent être lus et être interprétés : le pouvoir des mots. Les mots sont plutôt pour des gens qui ont de l’éducation, plutôt des gens lettrés. Alors que l’avantage de la peinture, le dessin, c’est universel (les grottes de Lascaux par exemple). Quand tu écris un poème, tu sais que tu vas toucher un autre pan de la population. On est dans la connaissance, le savoir. Ça devient un peu inaccessible. Mais quand même, je trouve que dans ma poésie, j’utilise des mots très simples, j’utilise beaucoup d’images. Ce n’est pas de la poésie très littéraire, classique. C’est de l’observation. Je suis passée par le dessin pour finalement écrire.
Quand je dessine, je n’écris pas et vice versa. J’ai mis du temps à comprendre ça et je l’ai découvert depuis le confinement. Le dessin et l’écriture, c’est comme de la broderie. Quand je peignais, c’était beaucoup de gestuel. J’étais à genoux, je bougeais la toile, je la retournais, je la grattais. Je prenais un gros pinceau, je repassais dessus, ce qui est impossible pour le dessin car trop minutieux.

Poème RUBAN 2020

Comment vois-tu l’art dans toutes ses formes d’expression dans l’avenir ?

Je pense que ça va être un art qui sera toujours accessible, du moins je l’espère. Moins élitiste avec pas mal d’art dans la ville, dans le quotidien. De l’art vivant, de l’art visuel (le cinéma), de l’architecture. Moins d’art digital car j’y suis moins sensible. Continuons à voir de l’art dans des lieux dédiés à ça (comme les musées, les galeries). L’art à travers la mode aussi sera plus en vogue. Ça se voit maintenant. Je le vois aussi à travers le design, comme le mobilier, à travers la gastronomie aussi (qui quant à elle, reste toujours en mouvement, et s’inscrit dans une dynamique). Il y a pleins d’artistes, surtout de jeunes artistes créateurs. Il faut qu’on propose autre chose. Quelque chose de moins traditionnel et éviter le vu et déjà vu. J’aime la nouveauté, l’art hétéroclite.

Propos recueillis par Clara Yatim

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