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Jérémie Thomas : “Le spectateur d’une œuvre d’art a son mot à dire, il la fait vivre”

Léa Héron 28 mai 2020
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© Felix Seiler Fedi

Jérémie Thomas ne transmet pas l’art visuellement mais émotionnellement. Dans son podcast “Sens de la visite”, il interroge des personnalités complètement différentes et leur demande de décrire, de raconter les sensations qu’elles ressentent face à l’art. Aujourd’hui, c’est lui que l’on interroge.

Bonjour Jérémie, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Jérémie Thomas, j’ai travaillé pendant une quinzaine d’années dans le marché de l’art et depuis fin 2019,  je suis le créateur du podcast “Sens de la visite”. Le but de ce podcast est de faire entendre, à propos d’une œuvre, d’un artiste ou d’un musée, des témoignages simples et sincères, que l’on soit visiteur.se ou commissaire d’expo, artiste ou faussaire, enfant ou ancien, surveillant.e de salle ou guide conférencier.e.… Chacun son histoire de l’art.

Comment t’es venue l’idée de créer ces podcasts ? Que souhaites-tu transmettre à travers eux ?

L’idée de créer ce podcast m’est venue à la fin de ma précédente expérience professionnelle. Comme je le disais, j’ai travaillé une petite quinzaine d’années dans le marché de l’art, comme manager en galerie d’art, foire d’art contemporain et responsable d’un studio de design. En simplifiant un peu, après toutes ces années à considérer les œuvres d’art comme objets d’enchère et de surenchère, j’ai fait un constat sincère mais un peu amer… Je n’avais plus de plaisir à aller dans un musée, je ne ressentais plus grand chose devant les œuvres d’art. Je n’ai pas voulu en rester là, alors je suis retourné dans un musée et je me souviens d’ailleurs très bien de ce jour, c’était l’exposition de Zao Wou-Ki au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Devant un tableau, je me suis permis de demander à la personne qui était à côté de moi, ce qu’elle voyait et ressentait devant la toile qu’on partageait du regard. Ça a été une révélation, il y avait un plaisir commun à échanger et donc à regarder l’œuvre. Le projet du podcast m’est venu comme ça, petit à petit, en réalisant que je pouvais partager avec d’autres le fait de m’être reconnecté à l’art, en prenant du plaisir à aller au musée et en n’ayant pas peur de partager un ressenti, des émotions ou des histoires. Il y a deux idées importantes que je veux transmettre, à travers ce podcast. D’abord, celle qu’on est tous égaux devant une œuvre d’art quand il s’agit d’exprimer son ressenti, qu’on soit visiteur.se ou directeur.trice de musée par exemple. Ensuite, puisque je l’ai testé, je pense qu’entendre une personne se confier sincèrement et simplement, déclenche l’envie chez celle qui écoute de venir au musée.

Pourquoi avoir choisi ce média ?

J’ai choisi le podcast pour deux raisons. La première, c’est que le médium et sa technologie me semblaient accessibles, cela paraissait plus ou moins facile à orchestrer tout seul. C’est le cas, il suffit d’un micro, d’un logiciel de montage et de diffuser ensuite son contenu sur les plateformes d’écoute. Techniquement, chaque étape nécessite une petite formation si on veut le faire bien mais globalement, c’est à la portée de tous. La deuxième raison, c’est qu’avec l’audio, on peut installer un rapport d’intimité avec l’auditeur et stimuler son imagination, en lui faisant entendre l’ambiance d’une salle de musée, les bruits de pas, le brouhaha et surtout, le témoignage d’une personne qui vous parle d’une œuvre avec passion. C’est en faisant entendre qu’on donne envie d’aller voir. Et c’est ce que je veux faire avec l’art et les musées. Cette relation d’intimité avec l’auditeur est essentielle quand il s’agit d’émotions partagées.

Identité visuelle : Jean-Charles Abrial – © Jérémie Thomas

Comment choisis-tu les personnes que tu interviewes ?

Au tout début, j’ai fait passer le message autour de moi, je cherchais des témoignages de personnes qui avaient eu des histoires fortes avec une œuvre ou un artiste. C’est comme ça que j’ai pu enregistrer le témoignage de Sophie (premier épisode) et son choc esthétique avec La Pie de Claude Monet. Depuis que le podcast a commencé, des personnes viennent maintenant naturellement à moi pour partager un témoignage, un souvenir ou me mettre sur la piste d’une belle histoire à raconter. C’est très plaisant de sentir que les gens ont envie de témoigner. De mon côté, je recherche aussi des personnalités marquantes du monde de l’art pour faire entendre leur histoire. Dans tous les cas, au moment de choisir une interview, je fais juste confiance à ma sensibilité : Est-ce que je suis touché par l’histoire ? Est-ce que j’ai envie d’en savoir plus ? La sincérité d’un témoignage, ça ne s’explique pas, on la ressent ou non. Comme lorsque l’on est devant une œuvre d’art finalement…

Y a-t-il une œuvre que tu as découvert à travers l’un de tes podcasts et qui est devenue importante pour toi ?

Je sais que l’épisode consacré à Mélanie Mâge, qui a une passion pour Pierre Soulages depuis son adolescence, et avec qui j’ai visité l’exposition rétrospective au musée du Louvre, m’a permis de regarder son travail différemment. Avec plus d’émotion, plus de curiosité. Et même si je connaissais évidemment son œuvre, j’ai saisi le message de l’artiste beaucoup plus intensément car j’avais l’histoire émouvante de Mélanie qui résonnait en moi. C’est aussi là que j’ai réalisé que le spectateur d’une œuvre d’art a son mot à dire, il la fait vivre… Après que l’artiste lui ait donné la vie.

Y a-t-il un entretien qui t’a particulièrement marqué ? Si oui, pourquoi ?

Dès le départ, je “choisis” la personne à interviewer pour la sincérité de son témoignage donc je suis rarement insensible à la parole que je reçois ensuite. Toutes les rencontres sont marquantes, car quand les gens se livrent et partagent une émotion ou un ressenti, leur voix n’est plus la même et c’est souvent magique de voir une personne montrer une autre facette de sa personnalité. Ma rencontre avec Guy Ribes, l’ex-faussaire mais toujours artiste, m’a beaucoup touché car on a parlé plusieurs heures, dans son atelier et son intimité. Je suis reparti de chez lui avec la sensation de ne plus trop savoir où était la vérité… celle que l’on croit, celle que l’on nous impose ou celle dont on rêve. L’entretien avec Guy était passionnant car j’ai compris qu’il était devenu faussaire pour révéler sa vérité par exemple. Ça pose beaucoup de questions. Et puis, chaque entretien avec une personne qui est influencée par l’art, par une œuvre, me touche car je crois que ça me redonne foi en l’humanité et j’en ai besoin.

As-tu changé de vision sur l’art depuis les diverses rencontres que tu as faites ?

J’ai changé bien sûr, et j’évoluerai encore avec les prochaines rencontres, car chacune me fait voir une nouvelle facette de l’art et notamment son pouvoir de rassembler, de mettre à égalité. Quand vous considérez l’art comme un échange de ressentis et non pas uniquement comme une somme de connaissances, tout le monde est à égalité et cette idée me transporte. Je la trouve quasi-révolutionnaire. Plus personnellement, le podcast m’a permis de me sentir maintenant en confiance quand je rentre dans un musée ou quand je suis face à une œuvre. Je n’ai plus cette peur de penser que je ne connaissais pas assez l’histoire de l’art pour profiter pleinement de l’expérience d’un musée. Il y a beaucoup de gens qui ressentent ce complexe. Je pense que le visiteur a d’abord besoin de confiance, pour ensuite accéder à des connaissances… et non l’inverse.

De quoi ou de qui aimerais-tu parler dans tes prochains podcasts ?

Il y a une personne que j’aimerais beaucoup interviewer, c’est Daniel Cordier. Ce monsieur, qui a aujourd’hui 99 ans (un autre centenaire comme Soulages), a été l’un des plus grands galeristes de l’après-guerre. Mais avant cela, à 20 ans, il a été le secrétaire de Jean Moulin, le chef de la Résistance en France, pendant la Seconde Guerre Mondiale. C’est justement ce grand résistant qui initia Daniel Cordier à l’art moderne, notamment pendant des déjeuners où Jean Moulin lui parlait d’art pour faire diversion, quand leurs conversations semblaient être écoutées par des oreilles espionnes. Après la guerre, Daniel Cordier deviendra l’un des plus grands galeristes de son époque, défendant des artistes comme Soutine, Braque, Hartung, peut-être en hommage à Jean Moulin. C’est l’une des plus belles histoires de l’art que je connaisse. Sinon, dans mes prochains podcasts, outre les portraits de personnalités ou de passionné.e.s de l’art, je voudrais donner la parole à des détenus de prison pour parler d’art. J’aimerais aussi évoquer le travail au quotidien des surveillants de salle et des médiateurs dans les musées.

Un mot pour la fin ?

On n’aime jamais une œuvre d’art par hasard.

Retrouvez tous les podcasts de Jérémie Thomas sur «Sens de la visite ».

Propos recueillis par Léa Héron

 

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