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    L’exposition “Allégorie de l’émoi – L’écho de nos sentiments” réunit Joonhong Min & Ingrid Marie

    Anaïs Pedro 30 avril 2026
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    Vue d'exposition, © Joonhong Min

    À l’occasion du 140e anniversaire des relations diplomatiques Corée-France, le curateur Hong Lee et la Galerie Hoang Beli présentent l’exposition Allégorie de l’émoi – L’écho de nos sentiments, mettant en relation l’artiste coréen Joonhong Min et la romancière française Ingrid Marie. Ce duo propose un récit discordant qui effleure la complexité des émotions humaines à travers des peintures, des sculptures et des fragments de textes.

    Entre image et langage : quand la pensée s’effrite

    Il ne s’agit pas ici d’inscrire la complexité de nos sentiments humains dans un lyrisme désuet : au contraire, cet ensemble d’œuvres, ludique en apparence, revêt une tension palpable, presque primale. Une dissonance s’insère dans le geste pictural même, et l’écriture le renforce. Que faire lorsque l’on est la proie d’une émotion si intense que l’on ne parvient pas à la contenir dans un mot, dans une image ou une couleur ?

    Min et Marie ne délivrent pas de réponse définitive, ils transposent ce débordement dans la matière. En effet, lorsque le cerveau gèle, bugge ou implose, la pensée n’est ni plate ni linéaire ; elle s’affaisse sur elle-même. Tandis que Joonhong Min révèle une esthétique de la strate, Ingrid Marie fournit une prose saccadée où chaque mot pèse aussi lourd qu’un bloc de béton. La peinture entre dans un processus de répétition, les motifs s’implantent en anaphore, ce qui leur insuffle une force qui résonne sur chacune des œuvres.

    Joonhong Min & Ingrid Marie, La Rage © Anaïs Pedro

    L’œuvre La Rage de Joonhong Min abrite une contradiction subtile, à la fois dans les styles et les symboles. La composition est peinte sur un panneau de bois, un matériau que l’on croit dur, mais qui pourtant est aussi mou et périssable que la chair. Une matière première aussi précaire que la scène se jouant devant nous. La toile ouvre une fenêtre vers un intérieur plongé dans un vide abyssal : le sol se dérobe sous les pieds de nos protagonistes qui ne possèdent pas de visage. Leurs têtes sont remplacées par des formes cubiques évoquant des casse-têtes. Parfois, la relation à l’autre est si conflictuelle que l’on développe des nœuds impossibles à dénouer. Alors, on lamine jusqu’à l’épuisement, et nos neurones se liquéfient jusqu’à perdre toute consistance.

    Des bandes géométriques sont collées directement sur le panneau, ce qui confère à l’image un aspect découpé. Les personnages sont pris en étau par ces lignes aussi nettes que tranchantes, les meubles volent et l’espace se désagrège. Des fragments de décoration bouddhiste s’inséminent dans cette architecture bancale, ce qui donne à l’œuvre un caractère cynique, voire ironique. Ces symboles de la philosophie bouddhiste incarnent l’équilibre et la maîtrise des émotions, ce qui est contre-intuitif dans une scène de violence.

    Un symbolisme qui rappelle sans difficulté la philosophie stoïcienne, défendant l’idée de rester de marbre quoi qu’il advienne, d’autant plus face à ce qui échappe à notre contrôle.

    Or, est-ce possible de conserver un esprit limpide lorsque notre raison grille ?

    Colère

    J’ai été patiente, mais la rage monte et je ne peux plus me contrôler.
    La fureur contenue déborde, et dans un élan foudroyant,
    je me lève, la gorge nouée, d’où l’air peine à expirer.
    J’ai envie d’hurler les mots cloîtrés en moi.
    Tu me fixes sans un bruit, et ta violence silencieuse est plus assourdissante que le cri de ma voix.

    Ingrid Marie

     

    La voix casse et les mots s’éteignent dans une gorge en feu avant même de sortir.

    Équilibre instable : un monde en marche vers l’effondrement

    Pierre Reverdy : “L’image est une création pure de l’esprit. Elle ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Plus les rapports des deux réalités seront lointains et juste, plus l’image sera forte, plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique.”

    La Peur © Joonhong Min

    Cette citation du poète Pierre Reverdy, associé aux débuts du surréalisme, entre en coalition avec les travaux de Joonhong Min qui manie les oxymores avec brio. Cet alliage des oppositions affleure dans La Peur, une silhouette genrée féminine parfaitement détourée semble figée dans un élan vers la gauche, tandis qu’une figure masculine la contraint vigoureusement par le bras. La peur de perdre l’être aimé provoque un geste désespéré pour le retenir auprès de soi.

    Toutefois, au regard des récents changements de paradigmes qui ont émergé ces dernières années, la génération Z intègre que construire toute son estime personnelle dans le regard d’une seule personne peut-être qualifié de toxique. Et vouloir la retenir à tout prix, en faisant fi de son consentement, exprime une violence insidieuse.

    En outre, dès que l’existence d’une personne devient indispensable à notre bien-être, alors ce n’est plus de l’amour, c’est de l’obsession. Et l’obsession génère des comportements oppressifs et nocifs pour l’autre. La dépendance affective peut effectivement conduire à des violences psychologiques et même physiques.

    L’ironie mordante de l’artiste peut souligner l’ambivalence de cette peur : le motif du komainu, le chien-lion protecteur, transparait en fragment. Or qui protège t’il vraiment ? Et de qui ? La représentation d’un homme retenant une femme décidée à partir, bien qu’innocente ou du moins inconsciente, n’est pas socialement neutre. Il est illusoire de croire que nos sociétés contemporaines protègent réellement les femmes ou les autres minorités de genre, comme celles des communautés queer. Les individus genrés au féminin sont conditionnés à soigner et à pardonner . Des gens formatés à rester pour le meilleur et pour le pire…

    Peur

    Elle ne doit pas partir, je ressens férocement le besoin de la retenir.
    Elle a cette tendance à fuir pour ne pas souffrir.
    Mon corps tout entier tremble, prisonnier de cette frayeur, étouffant les mots que j’aimerais lui dire :
    reste, ne pars pas, sans toi je n’existe pas !

    Ingrid Marie

    Ephemeral Tableaux II © Joonhong Min

    L’installation Ephemeral Tableaux II est composée d’objets trouvés dans la rue, réinvestis par l’artiste. Cet ensemble composite œuvre comme un petit théâtre d’où émerge une architecture parcellaire. Des façades d’immeubles érodées par le temps s’érigent vers le ciel, et de petits pantins croulent sous le poids de têtes cubiques trop massives pour leurs épaules de pâte à modeler. Des surfaces rectangulaires disposées à plat ressemblent à des écrans labyrinthiques prêts à accueillir chaleureusement la chute de nos protagonistes.

    Chaque figure étouffe, isolée de toutes les autres ; trop d’entre nous suffoquent dans leur propre microcosme : le fameux appartement ou, pire, le petit studio citadin. Ces typologies urbaines annihilent le village, l’esprit communautaire avec. Ainsi, le chez-soi n’est plus un espace de récupération ou de partage, mais un prolongement du système capitaliste, individualiste et productiviste. Cette constatation est d’autant plus vraie chez la Gen Z, qui se confine dans sa chambre, avec ses écrans comme seul accès à l’extérieur. Le retrait du monde, apparaît comme un repli, un effacement face a un système au bord de l’extinction.

    L’œuvre distille des images de temples aux chandelles vacillantes et de créatures issues de la tradition coréenne, telles que le gardien divin de Jeju. Des vestiges qui se ternissent sous l’effervescence de villes qui nous écrasent.

    Le soi en résonance : entre enfermement et ouverture

    La Joie © Joonhong Min

    L’allégorie de la joie est une icône douce-amère, elle cristallise cette course effrénée vers l’allégresse, une sensation de flotter au-dessus des nuages. Un couple virevolte au-dessus de strates architecturales sous le regard dubitatif d’un chat. Une construction surréaliste qui menace de s’effondrer au moindre bouleversement. Lorsque le futur est brumeux et que le présent laisse un goût pâteux en bouche, l’envie de se saouler dans la joie s’immisce sous notre peau. Un couple de canards mandarins, sortes d’amulette coréenne offerte aux jeunes mariés pour entretenir la prospérité, navigue tranquillement vers un ailleurs inconnu, comme si de rien n’était.

    Joonhong Min & Ingrid Marie, Contemplation © Anaïs Pedro

    La Contemplation assoit une note plus positive avec une figure et son chat tournés vers un paysage paradisiaque diffracté en plusieurs directions. Ce glitch visuel nous invite à apprécier l’éphémérité de ces moments de grâce où la seule chose que l’on a à faire est de jouir d’exister. Le motif du Dancheong exécuté sur toute la surface, fait de son mieux pour repousser les mauvais esprits et détourner nos pensées parasites.

    Contemplation

    Immobile, je m’émerveille devant le crépuscule et touche ma joue, où la lumière glisse doucement,
    semant des étincelles dans mon cœur.
    Le vent effleure mon visage, emportant mes tristes pensées.
    Je ne réfléchis plus et j’accueille la retombée des teintes célestes, des secrets et des souvenirs dorés.
    Le ciel s’évanouit, le jour s’estompe, et dans cette subtile disparition,
    je ressens une paix éphémère me combler.

    Ingrid Marie

    Anaïs Pedro

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