L’exposition “Endless Incantations” de Lux Miranda à la galerie The Pill
Endless Incantations © Rebecca Fanuela
Lux Miranda (née en 1990 à Bourges) est une artiste franco-portugaise vivant entre Paris et Bourges. Formée à la sculpture dans un atelier d’effets spéciaux pour le cinéma à Montreuil, puis à la Villa Arson, elle développe une pratique artistique intuitive mêlant dessin, sculpture de métal et tapisserie. Lauréate du prix B Signature (2023) et résidente à la Cité internationale des arts (2024), elle présente sa nouvelle exposition Endless Incantations à la galerie The Pill.
L’exposition Endless Incantations s’ouvre comme une invocation, un monde où la matière devient langage, où le geste de l’artiste convoque des forces en apparences contraires : douceur et brutalité, maîtrise et lâcher-prise, solidité et fragilité. Sa pratique poétique explore la porosité entre art et artisanat, tout en montrant les dimensions sensibles, spirituelles et politiques que recèle chaque matériau.

Lux Miranda, Endless Incantations © Rebecca Fanuela
Matières, corps et langage codé
Sa première approche tridimensionnelle passe par la tapisserie, qu’elle choisit pour son caractère direct, accessible et organique. Ce médium devient pour elle une extension du dessin : chaque fil marque un geste et un souffle. Travailler de grandes surfaces exige une force physique et mentale considérable, un aspect qui est souvent sous-estimé dans la pratique du tissage. Lux Miranda s’empare du tufting gun, un outil instinctif et direct qui lui permet de peindre avec la laine, de sculpter la surface textile par le geste plutôt que par la structure. Cet outil mécanique, popularisé ces dernières années grâce aux réseaux sociaux, lui permet de créer ses pièces monumentales sans être soumis à l’extrême lenteur du métier à tisser. Dans ses compositions, son corps travaille autant que la pensée car l’endurance du geste devient une forme de méditation active et de contemplation des formes inscrites.
Le métal vient ensuite élargir cette recherche. Matériau puissant et imprévisible, il impose une discipline, une résistance, presque un combat. Lux Miranda s’y confronte avec une attention toute particulière et une manipulation de machines lourdes ainsi qu’une résistance à la fatigue et aux surprises de la matière. Dans ses pièces en poli miroir, elle crée des surfaces réfléchissantes et y ajoute des éléments pointus en saillie, où le regardeur voit son reflet tout en sentant le danger d’une proximité trop grande. Beauté et menace cohabitent ; l’œuvre attire et repousse. Cette tension incarne son rapport au monde où la colère est contenue, transcendée, transformée à l’aide d’une suite de formes délicates et sophistiquées, empreintes d’un équilibre mystérieux et inquiétant.

Lux Miranda, Underworld Conversation © Rebecca Fanuela
Abstraction queer et heroic fantasy
L’identité queer de Lux Miranda s’exprime moins par la représentation que par une manière de penser et de percevoir. Dans la galerie The Pill, nous pénétrons en immersion dans cet univers heroic fantasy, archéologique et inédit ; du sable noir jonche le sol à mesure que nous entrons dans la pièce. Elle compose des espaces où le spectateur perd ses repères, invité à tourner autour, à s’approcher du sol, à habiter la matière plutôt qu’à la surplomber. Son œuvre devient immersive, presque théâtrale, nous voyons que chaque pièce s’intègre dans une atmosphère globale, une scénographie totale faite de lumière, de son et de texture. Une atmosphère soulignée par une ambiance sonore, réalisée par l’artiste Harmony Coryn en fond qui vient totalement rompre avec le modèle clinique du white cube. L’expérience sonore joue donc un rôle clef. Lors du vernissage, Lux Miranda a invité le harpiste Ange Halliwell a activée l’exposition avec une performance musicale où se mêlaient harpe et chants grégoriens. Pour ce qui est du fond sonore au sein de l’exposition, la composition d’Harmony Coryn mêle des sons enregistrés dans l’atelier de Lux Miranda avec des bruits de machines, des résonances métalliques, poussière de fer à des nappes électroniques. Cette présence sonore étend la matière dans l’espace, transformant la salle en un environnement immersif,industriel et onirique. En parallèle, Harmony Coryn présente également un portrait expérimental filmé de Lux Miranda, diffusé dans le sous-sol de la galerie. Des T-shirt sont par ailleurs disponibles à la vente dans la galerie. Toutes les recettes générées par ces ventes seront reversées à l’association Le Refuge oeuvrant à l’accompagnement de pouvoir accompagner les jeunes LGBT+ victimes de rejet ou de violences familiales en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre.
Il y a une volonté de recréer des environnements qui évoquent des civilisations inconnues, des traces d’histoires impossibles à maîtriser dans le but de créer une confrontation avec ce que nous croyons apprendre des sites archéologiques et ce que nous connaissons réellement. Dans son univers, l’abstraction est une stratégie de survie. Elle offre un refuge à celles et ceux qui refusent d’être définis par des codes figés. Lux Miranda évoque ce “masquage permanent” propre aux minorités et aux identités queer ainsi que la nécessité d’adapter son image, son langage, son attitude pour exister sans être immédiatement diabolisé. Aussitôt qu’un individu n’est pas conforme, dans les codes, ne s’intègre pas dans un milieu donné il est ostracisé. Nous sommes tous contraints à survivre dans un monde qui ne nous le permets pas, qui nous bride, nous empêche, un monde violent qui admet les choses lorsque nous ne le voulons pas. Un monde qui place la conformité, la productivité et le silence au centre, un monde où les émotions sont aussitôt réprimées.
Ses sculptures et tapisseries portent cette ambivalence, car elles dissimulent autant qu’elles révèlent. Elles jouent de la brillance et de l’opacité, de la douceur et du tranchant. Ces œuvres témoignent d’un mode de survie dans un monde où les existences dissidentes ont trop peu de place. La tapisserie Underworld Conversation surgit au fond de la pièce. Plus l’on s’en approche, plus on découvre la complexité des formes et des couleurs, ainsi que le danger imminent de ses pointes qui apparaissent comme des anomalies et nous surprennent. De plus, un jeu de textures s’installe, créant un rythme pour notre regard et suscitant une certaine curiosité. Mais les œuvres les plus impressionnantes restent MOONBEAM 2, où des lames ou des épées sont suspendues sur le mur d’en face. On peut y pressentir le danger d’un combat condensé dans une certaine douceur, faisant de ces pièces des artefacts uniques, emplis de charme.

Lux Miranda, Moonbeam 2 © Rebecca Fanuela
Fiction et spiritualité
Ses inspirations plongent dans des temporalités très anciennes : le haut Moyen Âge, les peintures rupestres, les symboles paléochrétiens. À cela s’ajoute sa fascination pour les systèmes iconographiques du bouddhisme tibétain, où les divinités se montrent à la fois violentes et salvatrices. Ces univers visuels nourrissent une réflexion sur la réalité, la perception et l’impermanence : tout change, tout se transforme, rien ne dure. Lux Miranda applique cette philosophie à sa pratique en cherchant à ne pas “contrôler” les formes, à laisser la matière et le geste révéler les moments où l’esprit s’est attardé sur quelque chose, là où la concentration a vacillé. Nous sommes face à des compositions complexes qui nous évoquent des objets, des artefacts dont nous ne comprenons pas le sens, à la manière d’un anthropologue qui découvre des civilisations du passé.

Lux Miranda, Endless Incantations © Rebecca Fanuela
Ainsi, chaque œuvre devient une trace mentale, une incantation matérialisée. Endless Incantations invite le public dans un espace d’ambivalence, d’interdépendance et de transformation. Rien n’est fixe ; tout est en devenir. Ce dialogue entre le métal, le corps et le son illustre la philosophie même de l’exposition Endless Incantations. Nous sommes face à un art qui refuse la séparation des disciplines, des identités et des expériences sensorielles. Lux Miranda y invoque un monde où la matière pense, où chaque objet devient un rituel, un écho continu entre la main, l’esprit et le réel.
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Inès Chaouachi
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