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Rencontre : l’auteur et artiste Hervé Tullet en quête d’une “expo idéale”

29 avril 2022
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Hervé Tullet ©Seoul Arts Center

Apporter l’art aux plus petits, voici le défi qu’Hervé Tullet s’est fixé en proposant d’années en années une multitude d’ouvrages interactifs autour des couleurs et de l’esthétisme. Plus qu’un simple auteur, l’artiste est aussi performeur et médiateur lorsqu’il organise ses grands ateliers collectifs dans le monde entier (Corée, Royaume-Unis, Italie, et New York avec le MoMA, le Guggenheim Museum…). En 2O18, l’artiste créé une exposition collaborative appelée “L’expo idéale”, une idée logiquement transformée en livre (publié en novembre dernier). Nous avons rencontré Hervé Tullet à cette occasion. 

Comment vous est venu l’idée de présenter “Une expo idéale” en livre ?

J’ai commencé par réfléchir à ce qu’est un livre, ce qu’un lecteur fait à partir d’un livre ; je ne voulais pas faire un livre d’images ou de textes, mais plutôt que ce soit une expérience, un temps de partage. J’ai voulu créer un livre que le lecteur puisse s’approprier, d’où cette expérience volontaire d’ajouter des miroirs, de créer des jeux de lumière, permettre au lecteur de pouvoir être libre de lire à l’endroit, à l’envers… Le livre est une expérience qui ne se limite pas dans le temps ni l’espace, sans début ni fin. Au travers de celui-ci, j’ai essayé de l’exporter dans une classe, une école et aujourd’hui dans des musées.

Comment le livre s’est-il construit ?

Personnellement, je suis dans l’action, la rapidité. Mon maître mot est la fulgurance. Alors quand ma directrice artistique m’a proposé de transposer mon expo idéale en livre, il a fallu que je réfléchisse, que je me pose. Mes œuvres révèlent l’instant : j’ai une idée, puis un déclencheur, je vais dessiner très vite, sur l’intuitif, sans réflexion. D’où l’importance du travail en symbiose avec ma directrice artistique, Sandrine et Isabelle, mon éditrice. À partir de mon travail brut et instinctif inscrit sur des bouts de carnet, Sandrine a réussi à créer un livre inspirant à chacun pour se lancer aussi dans son expo idéale. Voilà pourquoi le titre est Une expo idéale, car ce n’est pas que la mienne, c’est celle aussi interprétée par Sandrine et ce sera celle de son lecteur.

On peut dire que votre art rapproche ?

La force de l’expo idéale est l’enthousiasme déclenché par le processus créatif : sans règle, sans attente technique, tout fonctionne. Chaque geste est bon et va venir libérer une énergie brute, pure, addictive, qui devient alors une libération. Enfants, familles, adultes vont vivre une aventure sur un jour, une semaine, un mois, une année. Et puis, en période de confinement comme nous l’avons été, l’expo idéale a permis de créer un lien entre chacun, et ce, au travers le monde entier. La page Instagram « Mon expo idéale » regroupe les travaux multiples réalisés avec pour principe, ce concept unique

Dans ce livre, est-ce l’enfant que vous étiez qui s’adresse aux enfants d’aujourd’hui ?

Pas vraiment, à l’époque où j’ai grandi, l’enfant n’était pas considéré de la même manière. De cela, je ne me réfère pas à mon enfance, mais plutôt à ma non-enfance. Je me suis beaucoup ennuyé enfant, du coup des idées naissaient, et ce rapport à l’ennui a ensuite aiguisé ma réflexion. Et c’est au fil de ma vie et de mes expériences que s’est construite ma créativité. C’est en passant du temps dans des écoles, en banlieue, à l’étranger que mon sens de l’observation s’est aiguisé au contact de ces enfants, et j’ai pu appliquer mon sens de l’improvisation à travers diverses performances.

Est-ce cette joie enfantine qui est retranscrite dans vos œuvres ?

Je pense avoir une mission de trouver des idées, une mission de désenclaver, une mission d’alimenter en créativité, en parcours, en espace. J’ai ce regard porté sur l’enfant, qui je trouve, est souvent enfermé dans des schémas scolaires un peu restreints par rapport à l’esprit de l’enfance. La démarche que je suis est de pouvoir transmettre mes idées, les transformer en jeux, histoires pour donner des espaces de liberté et de joie à des enfants. Ce n’est pas forcément ma joie qui est exprimée dans mes œuvres, mais en revanche je sais que j’apporte beaucoup de joie dans ces dessins et dans la pratique de l’expo idéale.

Alors si ce n’est pas la joie qui vous anime, quel est votre moteur ?

C’est le partage, tout en suivant le principe de l’open source : au lieu de garder chacun son savoir, on vient à le partager en communauté. Lorsque une de mes idées est aboutie, qu’elle fonctionne, alors je la donne à vivre et à partager. C’est ainsi que j’ai souhaité que mon expérience de l’expo idéale puisse être partagée et reprise par d’autres mains, sous d’autres formats et cadres, pour créer d’autres histoires. Chaque œuvre va résonner en moi car les ingrédients de base sont des points, traits, gribouillages, le ton me ressemble et j’aurais pu faire la même chose. J’aurais pu toutes les signer. Donc l’art ne m’appartient pas, il appartient à l’universel. Et l’œuvre d’art n’est pas l’art, mais le geste.
Le geste m’anime, je réfléchis, et à force de penser au geste, cela va entraîner mon prochain livre La danse des mains (sorti le 8 mars dernier). Quand je dis « La danse des mains » c’est d’un seul coup je fais intervenir un autre univers: danse, musique, lumière… ce qui revient à cette idée de partage. Rien n’est figé dans mon livre.

Et dans ces gestes, une forme ou une couleur vous représente plus particulièrement ?

Si je devais choisir, ce serait le point. C’est la simplicité. J’aime rendre les choses simples et accessibles. Le point a été le début de mon exploration créatrice, puis sont venus les traits, taches, gribouillages… Mais aujourd’hui je reviens au point, comme si mon art s’était épuré, je n’ai plus rien à ajouter.

Pensez-vous appartenir au mouvement de l’art brut en venant à s’approcher de cette simplicité ?

J’aurais adoré être un artiste brut, mais mon travail porte tout de même une partie intellectualisée et réfléchie, même s’il comporte des pratiques brutes. J’ai plutôt le sentiment d’être un outsider, hors des circuits traditionnels, car je pense devoir désenclaver l’art, devoir le donner, le partager et le transmettre. De cette façon, je me sens très proche de Debuffet dans mon travail, cette idée de bouger les limites de qu’est ce qu’une oeuvre d’art.

Votre processus peut ressembler à celui entrepris par Erwin Wurm, qui faisait directement participer le public à son processus créatif, qu’en pensez vous ?

One sculpture minute évidemment ! J’ai découvert le travail d’Erwin Wurm à la Biennale. J’aime vraiment quand l’art entre dans la vie, devient la vie, et se retrouvent détournés de leurs fonctions initiale. Pour moi, c’est ce qui fait l’art. L’art que j’aime est l’art qui nous fait changer de regard sur la vie, qui choque la pensée, l’art qui vient faire participer le spectateur et le rendre acteur. J’aime aussi faire entrer l’enfant dans cette approche artistique, car l’enfant c’est l’avenir, et il y a d’autres moyens de se construire que rester assis à un bureau à écouter et retranscrire. D’où mon travail auprès des écoles, bibliothèques, les musées, pour transmettre ma valeur d’expo idéale.

Où en êtes-vous aujourd’hui, quel est votre quotidien d’artiste ?

Hormis chercher à valoriser l’expo idéale, je travaille sur des expositions d’art participatif, avec toujours au cœur l’expo idéale. Je cherche à présent à présenter “Mon exposition idéale”, différente des précédentes, réalisées à Buffalo ou Mantova, qui avaient pour démarche d’être des “expositions de moi, sans moi” ; ce sera ici une exposition de moi et avec moi. Je prends aussi du temps pour moi, pour me recentrer sur un travail personnel et plus intime, car ma réflexion est toujours en mouvement. Mais je suis heureux de voir l’impact de l’expo idéale, de recevoir tous les jours l’énergie de ce partage créatif, j’aime l’universalité de cette idée toute simple de créer librement.

En savoir plus sur L’expo Idéale !

Le dernier ouvrage d’Hervé Tullet : La Danse des Mains

Propos recueillis par Coline Fragnol

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