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Ludo : « Je cherche plus la provocation que la revanche »

19 juin 2015
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Ludo

Ludo : « Je cherche plus la provocation que la revanche »

Ses créatures mutantes rongent de leur vert acide les murs et les panneaux publicitaires. Retour sur l’univers mystérieux et provocateur du Français Ludo.

Comment avez-vous débuté ?

Comme beaucoup, j’ai commencé par le tag, quand j’étais ado. Je séchais les cours avec un ami pour le faire…

Ensuite, j’ai étudié la sociologie jusqu’en licence. Puis je suis allé en Italie, pour m’échapper un peu. Là-bas, j’ai fait une école de design et de communication, et pas mal de dessin technique. 

Cela reste présent dans vos dessins…

Bien sûr. Dans mes dessins, avec toutes leurs facettes, il y a ce côté technologique. Pour trouver les bonnes perspectives, je m’aide de ce que j’ai appris. Ce que je fais, je le dessine, ce n’est surtout pas du montage photoshop ! C’est essentiel de créer quelque chose moi-même. Puisque j’essaye de créer une espèce, par exemple une fleur ou des insectes, il faut que je parte de zéro, d’une idée, et pas d’Internet ou d’images déjà existantes. J’essaye de construire quelque chose de concret, avec cet univers que je développe depuis déjà quatre ou cinq ans.

Pourquoi ces espèces hybrides ?

J’utilise mes propres armes pour parler de ce qui m’intéresse. Je ne vais pas dessiner des petits chats ! Ce qui me plait, c’est la nature mixée avec le chaos, la mécanique, la robotique… Cela me vient de mes influences : j’aime l’univers du chrome, mais aussi les courbes, les corps, les insectes – et les films de Cronenberg, où il y a tout ça. 

C’est une revanche de la nature dans la ville ?

En fait, je cherche plus la provocation que la revanche. Je travaille sur des échelles assez grandes, parce que ça suggère l’idée qu’on n’est pas grand-chose face à la nature ou à l’environnement. Pas du tout dans le sens écologiste, ce que je ne suis pas. Mais placer dans la rue une abeille de dix mètres de haut remet les choses en perspective, nous rappelle qu’on est minuscule. J’ai un problème avec les gens qui ne pensent pas qu’ils ne sont pas à leur place.

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Investir des panneaux publicitaires avec ces collages, c’est un geste politique ?

Non, je le fais parce que pour moi, ce sont des tableaux mis à disposition dans la rue. Mais ce n’est pas un discours anti-publicité, je n’ai rien contre la pub ! Simplement, je trouve dommage qu’il n’existe pas d’espace de création où quelqu’un puisse arriver et poser quelque chose. Je ne vois pas pourquoi les murs appartiendraient à telle ou telle personne plutôt qu’à une autre, c’est un espace public. Et ces panneaux sont souvent très beaux, comme dans les abribus, avec des lumières magnifiques… Ca rend possible une vraie mise en scène.

Vous cherchez à provoquer la réaction des passants ?

Oui, mais ce qui est intéressant, en fait, c’est surtout leur indifférence. On est baigné de tellement de logos, d’images publicitaires ! D’habitude, je ne reste jamais à côté, je déteste ça. Mais une fois, j’étais resté dans le métro à regarder. C’était un haricot dans lequel j’avais mis des produits dopants, et le logo Nike. Mais finalement, l’indigestion de visuels crée l’indifférence totale des gens. Tu peux avoir sur panneau de huit mètres à côté d’une école, une nana en string – et alors ? J’essaye de travailler sur cette indifférence.

Mais qu’est-ce qui fait qu’une image est forte ?

Plus elle est simple, et plus elle est forte. Il n’est pas nécessaire d’aller dans la violence ou dans le vulgaire, il faut qu’elle parle à tout le monde.

Comment choisissez-vous vos lieux d’intervention ?

Comme les vrais cambrioleurs, je repère les lieux ! Je les choisis en amont, en me promenant ou sur google maps. L’environnement est toujours essentiel. Que ce soit en ville ou quand j’ai travaillé sur les bunkers du mur de l’Atlantique…

Agir dans l’illégalité est important, pour vous ?

Primordial ! Parce que ce qui est important, c’est l’acte. Ce que j’aime, c’est aussi la préparation. Je me souviens d’un panneau que j’avais posé sur les Champs-Élysées. J’ai adoré mettre un gilet jaune comme si j’étais employé par la ville, y aller en plein jour avec un escabeau, sous l’oeil des caméras ! Je trouve l’acte très intéressant, peut-être même plus que l’image, la finalité. La transgression, c’est parfois ce qui motive le plus. D’un autre côté, ça ne me dérangerait pas que ce soit légal et que tout le monde puisse s’exprimer de cette façon. Et en voyageant, j’ai parfois été impressionné par la répression. Comme en Californie, qui est presque une dictature. Etre dans la rue et de se faire suivre par des hélicoptères, c’est une expérience assez forte… Je ne dis pas que ce soit bien de le vivre, mais ce sont des choses qui marquent ! 

Quelles sont vos influences visuelles ?

J’ai été baigné dans l’univers du skate, les magazines des années quatre-vingt en noir et blanc ou avec une seule couleur. Mais aussi les vieux flyers rock et punk. C’est plus tard que je me suis un peu plus intéressé à l’évolution de l’art contemporain ou à l’histoire de l’art. Aujourd’hui, j’aime me balader dans les galeries. Moi qui utilise la peinture à l’huile, il y a des choses que je trouve incroyables, comme Gerhard Richter. Mais je le regarde comme je lirais un livre, je ne le décrirais pas comme une influence.

Introduire des crânes dans votre travail, c’est une façon de revisiter le thème des vanités ?

La raison première, c’est que visuellement, c’est fort, là encore parce que c’est simple. Le crâne est une image tellement utilisée par l’histoire de l’art, mais aussi le mouvement punk, que je ne pouvais pas passer à côté. C’est tellement facile et efficace, que c’est presque paresseux d’utiliser un crâne — mais ça ne me dérange pas. Et puis, j’aime bien l’idée de vanité, parce que le mot fait penser aussi à la vanité que l’on peut avoir vis-à-vis de soi-même. La mort, la vanité, l’égoïsme, les péchés capitaux, tout ça m’intéresse ! Même si je n’avais pas forcément pour but de faire des vanités, lorsqu’on m’a demandé d’être dans des livres sur le sujet, par exemple à côté d’oeuvres de Damien Hirst, j’ai trouvé ça intéressant. Je préfère laisser aux autres le soin d’interpréter mon travail.

Comment le vert s’est-il imposé ?

J’aime cette couleur, et en même temps je la trouve presque désagréable. Je sais qu’elle ne plait pas à tout le monde. Là aussi, l’idée est de provoquer. N’utiliser qu’une seule couleur, comme pour une sérigraphie, m’intéresse. A dix ans, j’ai découvert le travail de Klein sur le bleu. Quand on voit la palette de possibilité d’une seule couleur, pas besoin d’aller chercher plus loin ! 

Vous vouliez en faire une signature ?

Complètement. D’ailleurs j’aimerais bien, plus tard, comme Klein avec son bleu, déposer un copyright pour mon vert… C’est un vert un peu particulier, j’ai essayé beaucoup de styles, de pigments avant d’y parvenir, c’était une vraie recherche. C’est la même chose, pour moi, que de créer un dessin de zéro.

Passer des interventions pour la rue à de plus petits formats sur toile a été un défi ?

Pas vraiment. Je travaille à la mine et à la peinture à l’huile. Et sur des formats qui font 1m40 ou 1m60, ce travail à la pointe me prend un temps monstrueux – j’ai donc l’impression qu’il s’agit de grands formats, plus encore que ce qui se passe dans la rue ! Longtemps, j’ai dessiné, mais sans éprouver le besoin de faire des toiles. Exposer, ce n’est pas quelque chose que j’ai accepté tout de suite. Je n’avais pas encore trouvé la bonne façon de transcrire mon travail en galerie. Mais j’ai fini par me dire que j’avais envie de raconter des histoires par ce biais, et j’ai commencé à réfléchir sur le médium, la dimension etc… Quand je crée, c’est souvent pour raconter quelque chose, en écoutant de la musique, après avoir lu un livre. Ce n’est jamais purement décoratif. 

Comment imaginez-vous les évolutions à venir de votre travail ?

J’ai beaucoup de projets, mais je fonctionne plutôt au jour le jour. J’espère continuer à avoir du plaisir, et à être inspiré. Continuer à aller dehors, et à faire des choses sans but commercial. L’acte gratuit est parfait, parce qu’il est gratuit.

Sophie Pujas

Le site de l’artiste : www.thisisludo.com

[Visuel : Installation de Ludo au Centre de la Gravure / La louvière / Belgique. Tous droits réservés]

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