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Madame : « J’aime biaiser les frontières »

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Madame
Expo Sombre Lumière

Du 1er décembre 2017 au 5 janvier 2018Vernissage en présence de l’artiste le jeudi 30 novembre 2017 de 18h à 21h

Entrée libre



Galerie Artistik Rezo
14, rue Alexandre Dumas
75011 Paris
M° Rue des Boulets

www.galerieartistikrezo.com
www.madamemoustache.fr

Madame Moustache poétise les rues de ses collages au parfum surréaliste et rétro.
Lever de rideau sur la prochaine exposition de Madame à la Galerie Artistik Rezo, Sombre Lumière. Par cet oxymore, l’artiste nous invite à découvrir son processus de création, de l’ombre de l’atelier à la lumière de la scène. Dans l’ambiance d’un cabinet de curiosités, venez manipuler les œuvres et vous laisser toucher par l’univers drôle, poétique et décalé de Madame. Rencontre. 

D’où venez-vous ?

Je suis issue d’une famille d’artistes. Mon grand-père et mon père étaient peintres… J’ai toujours refusé de le faire. Même si j’ai toujours dessiné, je ne me sentais pas les épaules pour porter la tradition familiale… J’ai été comédienne, avant de devenir scénographe. Je faisais des petits dessins, des collages, des carnets de voyage quand je voyageais, où là aussi je collais des trucs… Je me suis mise au collage, parce que techniquement, avec le dessin, je n’arrivais pas à exprimer ce que je voulais. À la même époque, je traînais à Paris avec beaucoup de graffeurs. J’ai fait mon premier collage vers le Canal Saint-Martin il y a un peu plus de trois ans. C’était un gros singe avec une trompe d’éléphant. Ça s’est tellement bien passé que ça m’a fait du bien, j’ai trouvé ça facile. Ça n’était pas tortueux, je posais où je voulais… J’ai commencé petit, et de plus en plus grand.

Scénographe, c’était déjà une appropriation de l’espace. Il en reste quelque chose dans votre travail de rue ?

Je me rends compte que oui. D’autant plus que, récemment, je me suis beaucoup réorientée sur des objets – des choses que je peux toucher pour agir dessus, modifier légèrement le sens. De la même façon que je suis influencée par les images d’Épinal. J’aime toujours ce qui est un peu caché, ce qu’on ne découvre pas au premier regard. D’où le fait de choisir des objets que je peux détourner, des lampes allumées et éteintes, de construire des boîtes… J’adore être surprise. Quand j’aime un artiste, j’aime pouvoir être étonnée qu’il ait changé de support, de couleurs… Je déteste l’ennui, et je détesterais qu’on pense que je fais du Madame… Donc j’essaye de diversifier, même si je pense que je collerai toujours dans la rue – j’aime trop ça.

Pourquoi cet univers rétro ?

J’ai grandi dans l’atelier de mon grand-père, plein de vieux objets, et j’avais la chance qu’il me laisse tout toucher. Les pinceaux, les palettes, je tripatouillais… Il y avait un grand buffet dans son atelier, sous une grande verrière, et je me revois avec un carnet de feuilles d’or à la main, que j’avais déniché là, et qu’il m’a laissé feuilleter au soleil… J’ai toujours été dans le permissif de la manipulation, c’est pour ça aussi que j’aime qu’on touche mes pièces ! J’ai gardé aussi ce côté bordélique – il y a toujours quelque chose qui traîne… Je suis très attachée à la nostalgie, au goût de l’enfance…

Mais c’est une nostalgie qui joue avec l’ironie, le décalage…

Toujours. Je n’aime pas les gens qui se prennent au sérieux. Je n’imagine pas bosser sans me marrer. Donc j’ai envie que les gens se marrent en regardant mes pièces. Puisque je pose dans la rue, j’ai besoin de créer quelque chose. Je n’ai pas envie de coller un truc et que les gens ne comprennent pas. Même s’il y a un double ou un triple sens dans un de mes collages, j’ai envie que la première réaction des passants soit le sourire. Qu’ils sentent qu’il y a quelque chose de rigolo. Je colle de jour exprès, pour voir les réactions. J’ai un peu collé la nuit, au début, et ça ne me correspondait pas du tout. Je ne suis pas une vandale, je n’ai pas la prétention d’être hors la loi. Je ne revendique rien, si ce n’est de la tolérance ou des interrogations. J’aime en discuter, y compris avec certains qui n’aiment pas. Ce que je comprends – j’impose quelque chose en collant dans la rue !

Pourquoi la question de l’identité, du genre vous tient autant à cœur ?

Depuis toujours, je me pose beaucoup de questions là-dessus. Je crois que ça remonte à un trauma d’enfance. J’avais les cheveux très longs, et une de mes copines m’a proposé de jouer à la coiffeuse. Je pensais qu’elle ferait semblant, et elle m’a coupé les cheveux à ras… Pendant plusieurs mois, on m’a traitée de garçon ! Je traîne beaucoup avec des mecs, je ne me laisse pas emmerder… Dans mon travail, c’est aussi lié au fait qu’aujourd’hui, je ne comprends pas qu’on puisse encore juger des gens sur leur identité ou leurs préférences sexuelles. De quel droit ? Je pense qu’on est deux en nous, un peu de masculin, un peu de féminin. On n’est pas prédestiné à aimer forcément quelqu’un du sexe opposé, on a le droit d’essayer les deux, de se tester… On m’a élevée dans la tolérance.

La moustache avec laquelle vous signez, c’est l’emblème de cette revendication ? 

Bien sûr ! J’aime biaiser les frontières. J’aime bien partir de cette image très girly qui dit des trucs de bonhomme, ou l’inverse : un gros bonhomme très maquillé qui t’arrache le cœur en disant des trucs ultra sensibles. J’aime vraiment mélanger les deux, tout en essayant de ne pas lasser, de ne pas devenir systématique ni redondante. Dans mon parcours culturel, j’ai aussi été influencée par le punk que mon frère adorait ou les images transgenres des années 80.

D’où viennent les images que vous utilisez pour les collages ?

De magazines du début du XXe siècle jusqu’aux années 70, maximum. Après, les couleurs et les matières changent. Je tiens à garder quelque chose d’obsolète. J’aime l’idée d’artisanat, que ce soit un peu abîmé, qu’on ne sache pas tout à fait si l’image a été retravaillée ou non. C’est encore une histoire de transgression : transgression de l’époque, du style…

Vous vous sentez proche d’une certaine tradition du collage – surréaliste ou dada, par exemple ?

Pas du tout. Bien sûr, j’ai été dans les musées quand j’étais petite, et il me reste sûrement certaines choses. Mais j’évite de regarder exprès, je ne veux pas être influencée. Je ne veux pas faire du dada ! Quand je regarde les pastels que je faisais à une époque, je trouve qu’on dirait du Chaissac. Je ne le faisais pas consciemment, mais j’en avais trop vu gamine parce que mes parents adoraient… Et je n’ai pas envie de recracher un truc qu’on m’a inculqué il y a mille ans ! J’ai peur d’être influencée, mais aussi de me comparer. J’aime aller voir autre chose, me nourrir d’arts qui ne ressemblent pas du tout à ce que je fais. J’adore l’art brut, par exemple, ou la photo.

Pourquoi décliner sur des objets ?

Si ça circule, c’est que ça touche. Je vends des produits dérivés, pas très chers, comme des sacs ou des sérigraphies, pour que ça circule. Je n’ai pas la prétention d’en vivre…

Vous vous sentez en dialogue avec d’autres street artists ?

Surtout avec Fred le Chevalier. On colle beaucoup l’un à côté de l’autre. Du coup nos œuvres dialoguent, et nous sommes tous les deux très portés sur les mots. Lui comme moi, on est très torturés, et on se retrouve sur beaucoup de points, comme celui du genre. Mais je ne cherche pas forcément ce genre de dialogue. En ce moment, j’ai tendance à aller dans les endroits où il n’y a rien. J’en ai un peu marre des lieux poubelles où, quand tu arrives, il y a déjà plein de trucs mal collés, et où finalement on ne voit plus rien, il n’y a plus d’effet de surprise. Au début, j’essayais un peu de dialoguer avec ce qui était là, aujourd’hui ça m’intéresse moins. Et puis je fais de plus en plus gros, donc j’ai besoin de murs où il n’y a rien !

Sombre Lumière. Comment avez-vous choisi le titre de cette exposition ?

Mon travail est très influencé par mon passé de théâtre. Les petites boites que je construis sont comme des petites scènes. Le fait de coller en pleine rue et une seule fois la même pièce fait également écho à une représentation de théâtre : à chaque fois c’est la même démarche, mais la pièce change.
Dans le théâtre comme dans la peinture, l’ombre et la lumière sont un discours à part entière, elles orientent le regard du spectateur. Elles permettent également de jouer avec lui, c’est ça qui est magique : on éclaire parfois certaines choses pour laisser penser que c’est ça l’important, alors que certains éléments majeurs cachés dans l’obscurité.
C’est un peu la démarche que j’ai dans mon travail, surtout dernièrement. Je crée des petites pièces manipulables où il y a des choses et des sens cachés également. Ce qui m’intéresse c’est ce que tu vois et que ne voit pas ton voisin, et inversement. C’est exactement la même chose sur une scène de théâtre, en particulier une pièce de théâtre contemporain. Une personne va y voir quelque chose alors que la personne à côté n’y verra pas le même sens. Cette démarche guide mon travail et le résume également.

Pourriez-vous développer sur ce parallèle entre le théâtre et ton travail ?

Le théâtre est vraiment une mise en abime de mon travail. Tant dans la démarche que dans la réalisation. Je commence par un travail à la table, comme on écrit un texte au théâtre. Après on scénarise, puis on met en scène et enfin a lieu la représentation. J’ai exactement cette démarche-là. C’est un processus qui va de l’ombre à la lumière, pour ensuite retourner à l’ombre.
C’est ce que je vais essayer de travailler à la galerie, mettre en lumière le processus même de création. C’est aussi pour ça qu’il est très important pour moi de présenter des pièces manipulables.

En quoi le fait que le public puisse manipuler les pièces est-il si important pour vous ?

Il est important pour moi que chacun se fasse son idée de mon travail. J’aime le fait que chacun y voit son interprétation et qu’au final personne n’ait vu exactement la même chose. Je trouve ça joli cette démultiplication des sens par un dialogue entre ma sensibilité et celle du spectateur. Ombre et lumière c’est aussi ça.
C’est une interrogation sur ce que tu représentes quand, comme dans mon travail ou comme dans le théâtre contemporain, tu assembles des images et des mots qui, au départ, ne sont pas censés se rencontrer. Les pièces que je fais, en collage, comme du patchwork, participent de cette interrogation.

Pourriez-vous nous donner un avant-goût des pièces qui seront présentées lors de l’exposition ?

Tu l’auras compris, beaucoup de pièces manipulables. Des pièces très influencées par le théâtre avec différents plans, des choses cachées, des saynètes à tiroir, etc. Tout ce qui fait mon esthétique. Il y aura également des pièces sous cloche. Il sera possible de soulever la cloche pour manipuler la pièce.

Vous travaillez donc à 360 degrés pour ces pièces là… c’est un nouveau challenge ?

Oui, c’est une autre manière de travailler, c’est intéressant ! Tu n’appréhendes plus du tout ton travail de la même manière. Dans les pièces fixées à plat, je peux cacher des choses derrière. Pour les pièces sous cloche, tout compte.
J’ai toujours peur de proposer des choses où les gens se disent « ok, elle a fait du Madame ». Oui je vais faire du Madame, c’est mon esthétique, mais j’ai très envie d’explorer de nouvelles choses. J’aime tellement mon travail que je n’ai pas envie de m’ennuyer. J’ai envie de continuer à avoir du plaisir, c’est pour ça que j’essaie toujours de me mettre en danger. Parfois je me plante, parfois moins peut-être, mais c’est nécessaire pour moi.

Quelle réaction recherchez-vous chez le spectateur ?

J’ai juste envie de surprendre les gens. La plus belle chose pour moi c’est quand je vois la surprise sur le visage des gens, quand ils se marrent devant mes pièces ou s’interrogent sur la manière dont ça a été réalisé. Je fais simplement parler du papier et du carton, tout le monde pourrait le faire. Alors, j’ai juste envie de faire rire et surprendre.

Comment allez-vous organiser cette exposition Sombre Lumière ?

J’ai envie de créer toute une ambiance. Pour moi, il est essentiel d’investir une galerie de A à Z. en tant que spectateur, je ne vais pas dans une galerie pour voir une pièce bien léchée bien propre, sous verre, j’ai besoin de sentir comment travaille la personne.
Il est donc essentiel pour moi de provoquer des sensations et permettre aux gens de plonger dans mon univers et de ressentir une émotion. En réalité, il s’agit d’une double plongée dans mon univers et dans la propre sensibilité de chaque personne, une sorte de « collage » entre l’ombre et la lumière de l’artiste et celles du spectateur.
Pour cela, j’envisage de mettre en place une bande-son et également une surprise à l’extérieur de la galerie, si c’est faisable en pratique. L’idée serait d’accompagner le spectateur dès l’extérieur de la galerie et également de rendre hommage à la rue à l’occasion de cette exposition. Je viens de la rue et si, aujourd’hui, je suis exposée en galerie c’est grâce à la rue. Il est donc important pour moi que la rue s’immisce dans la galerie.

Vos projets ?

Beaucoup de projets passionnants ! Plusieurs projets en partenariat avec le Musée du Louvre, deux installations avec les Bâtiments de France, des pièces pour la réception et les chambres d’un gros hôtel qui ouvre bientôt, et plusieurs expos et festivals à venir… et des voyages, bien sûr !


Sophie Pujas et Marie-Fleur Rautou

Vernissage de l’artiste Madame à la Galerie Artistik Rezo
Le 30 novembre 2017

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