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    Trans Migration à la Galerie Amtares : le témoignage étonnant d’un peintre sans-papiers

    23 avril 2009
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    Le sourire radieux d’Ahumah Kossivi alias “Tito” en dit long sur son état d’esprit. Pour la première fois, cet artiste togolais de 27 ans, grande promesse de la peinture batik africaine, expose une vingtaine de ses œuvres à Paris, dans l’intimité de la Galerie Amtares au cœur de Montmartre. Une première parisienne qui constitue une victoire sur un tout autre plan pour Tito. Sans-papiers depuis quatre ans,  il est en passe d’obtenir un titre de séjour. Alors, pour lui, cette exposition au titre évocateur, Trans Migration, signifie sortir enfin de l’obscurité, après des années passées dans la peur de l’expulsion. “J‘ai l’impression de pouvoir exister en plein jour. Je me sens à l’aise, j’aime les gens et les m’aiment, sourit-il. Je n’ai plus peur.”

     

    Serait-ce le tout début du rêve français de Tito ? Plutôt une étape dans sa progression artistique.  Ses parents, d’origine modeste, le voient comptable. Lui, ne l’entend pas ainsi. En maternelle, il décroche son premier prix de dessin. Un talent précoce qui arrivera à maturité quelques années plus tard lorsque, sorti de l’école de comptabilité – il fallait bien faire plaisir aux parents – il intègre en douce le Centre d’Enseignement Artistique et Artisanal de Kpalimé. Il y épouse les formes et les couleurs de Picasso. Son style naissant, un mélange atypique entre cubisme et art traditionnel africain, lui vaut de devenir major de sa promotion.

     

    En février 2005, Tito se fait remarquer une nouvelle fois, dans un concours international de fresque murale organisé par la région Poitou-Charentes. Pensant qu’il a moins de chance que ces « fils de douaniers ou de ministres qui gagnent des concours tout le temps », il hésite à s’inscrire. Pourtant, il défie la fatalité en décrochant la première place de la compétition. A la clef : un aller-retour pour la France qu’il décide de transformer en aller simple. “Si j’étais retourné au Togo, j’aurais été au chômage. J’aurais encore quémandé de l’argent auprès de ma mère. J’avais envie d’évoluer et d’apprendre encore.” Le prix à payer: quatre années de galère, avec la crainte permanente de la mauvaise rencontre et de la reconduction à la frontière. Ses demandes de titres de séjour sont refusées par la préfecture de l’Essonne où il réside. On lui dit qu’être Français, ça se mérite et qu’il faut attendre “dix ans” avant de faire une première demande de naturalisation. Son rêve d’entrer aux Beaux-Arts s’envole. Il troque la toile pour le baby-sitting à Grigny en banlieue parisienne et l’animation en Maison de Jeunesse. “Je ne peux pas dire que j’ai été jeté” dit-il. Avant de se reprendre : “administrativement, on m’a jeté. C’était comme une balle de tennis ou de basket contre un mur. Mais j’ai été aidé par des gens formidables”.

     

    Le directeur de la Galerie Amtares fait partie de ces gens-là. “Il y avait des choses intéressantes dans le travail de Tito. En plus, il préparait les Beaux-Arts. J’ai décidé de lui donner un coup de main”, raconte  Pierre Theodor. Un choix qui n’est pas sans risque à l’heure de la traque aux “délinquants solidaires”, des citoyens ordinaires qui aident les sans-papiers au mépris de la loi. “Nous avons dû nous protéger. C’est clair. Mais je ne suis pas contre donner des coups de main”, ajoute-t-il.

     

    “J’étais comme un éléphant en cage”

    imgp0806Tito met un point d’honneur à raconter le monde d’aujourd’hui avec des savoir-faire ancestraux. Toutes ses œuvres sont réalisées à partir d’une technique d’impression vieille de plusieurs siècles appelée batik. Très répandue en Afrique, elle s’appuie sur l’utilisation de cire et de végétaux (écorce d’arbre, feuilles, plantes…) qui, bouillis, produisent des couleurs minutieusement appliquées sur une toile de coton. Dans ces toiles, il mêle des peintures inspirées de Picasso à des compositions plus personnelles, donnant un regard engagé sur le monde. L’une de ces toiles, représentant un homme recroquevillé sur une corie (un coquillage qui servait autrefois de monnaie d’échange en Afrique) dénonce l’appât du gain. “C’est amusant pour moi de voir comment les gens courent après l’argent. On garde l’argent jalousement mais en même temps, c’est un fardeau, une souffrance,” raconte Tito.

     

    Les œuvres de Tito portent également les stigmates de sa période de clandestinité. Dans l’une de ses toiles, un éléphant en cage, il utilise l’Afrique pour mettre en image les douleurs de ses premiers jours en France. “Au pays (le Togo, NDLR), les éléphants sont libres. A mon arrivée en France, j’étais prisonnier. Je ne pouvais pas sortir, pas créer. J’étais comme un éléphant en cage”, se souvient-il. Dans une autre toile, intitulée “CRA” (Centre de rétention administrative), il raconte le calvaire auxquels des proches, sans-papiers aussi, ont dû faire face à leur arrivée dans l’Hexagone. “Ils me racontent des choses effrayantes. Je le vois avec les enfants qui sont coupés de leurs parents. Je voulais montrer la souffrance dans ces centres.”

     

    Il  attend désormais de recevoir son fameux titre de sejour, précieux sésame vers d’autres horizons. Le jeune artiste fourmille déjà d’idées. Danseur hors paire, il veut aussi se lancer dans la mode. Une autre exposition de batiks est prévue prochainement à l’Hôtel de Ville de Paris. Les Beaux-Arts ? Oubliés. Sa famille au Togo, elle, reste dans son cœur. “Ils savent que je suis quelqu’un qui bouge. Ils sont rassurés de voir que je ne suis pas caché à la différence de beaucoup de gens qui se cachent par peur d’être arrêtés, assure-t-il. C’est le plus important.”

     

    Alexis Buisson

     

    Trans Migration

    Jusqu’au 2 mai

     

    Du mardi au samedi de 15h à 19h et sur rendez-vous

    Gratuit

    01 44 92 47 07

    06 09 66 37 15

    Galerie Amtares

    http://www.myspace.com/titoafricarts

     

    29 rue Lamarck, 75018 Paris

    Métro Lamarck-Caulaincourt ou Jules Joffrin

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