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Roti – Révolution ukrainienne – interview

16 janvier 2014
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©Chris-Cunningham

©Chris-Cunningham ::


Chris-Cunningham--Pret-1Rencontre avec Roti, dans l’atelier de la banlieue de Kiev où il a sculpté le visage de sa « Nouvelle Ukraine », avant le départ de la statue pour Maïdan.

Comment est né le projet ?

J’avais une idée très précise de ce que je voulais faire. Ce qui m’intéresse, c’est l’ambiguïté entre beauté et illégalité. Après deux ans d’expériences dans la rue, à peindre des murs, ce que je trouve excitant, c’est l’illégalité.

Ce qui me plait, c’est de faire du figuratif, pas au sens narratif. Je voulais le faire à Paris, au milieu de la route – peut-être vers Beaubourg. Mais durant le GogolFest, auquel j’avais participé en septembre dernier, j’avais tissé des liens. J’ai eu très envie de revenir quand j’ai vu ce qui se passait à Maïdan – mais à condition d’avoir un projet à offrir.

Dans ce contexte, l’expérience prenait une autre dimension ?

A Paris, si on met quelque chose dans la rue, ça décore. Les gens n’ont pas forcément la sensibilité pour l’apprécier. Ici, ils le méritent. Ce traité a été l’occasion de stopper le système de corruption en place depuis plusieurs décennies maintenant, qui féodalise totalement ce pays. Personne ne se voit ni russe, ni européen. Ils se voient ukrainiens. Ils méritent que quelqu’un se tue à la tâche – pour tailler une pièce comme celle-là, il ne s’agit pas d’appuyer sur un bouton… C’est une douzaine de jours de fatigue harassante, de prise de risques, d’expériences. Je ne suis pas là pour prendre la place des Ukrainiens, juste pour offrir l’énergie qu’il y a dans la pièce.

©Chris-CunninghamPourquoi choisir Zo, des Dakh Daughters, comme modèle ?

C’est une fille qui dégage une richesse incroyable. Une beauté sage, qui va toujours tout observer, un peu en retrait ; une espèce d’esprit. Comme toutes les filles du groupe, c’est une très grande comédienne, formée par Wladimir Troitsky, un immense metteur en scène ukrainien d’avant-garde. C’est aussi une mère seule de vingt-huit ans qui vit avec peut-être cinquante euros par mois, et n’a jamais rien fait d’autre que s’exprimer et s’enrichir intérieurement. Moi qui ai été élevé par ma mère, sa situation me fait un peu penser à celle dans laquelle j’étais dans mon enfance. Je sais à quel point c’est compliqué de vivre comme ça, d’autant plus en Ukraine, et je ne peux qu’être admiratif. C’est une femme qui mérite de devenir un modèle de vie. Elle se nourrit de son désespoir, de la fatalité, et elle la sublime dans sa performance ou ses textes. Avec presque trop d’humilité, d’où le plaisir que j’ai à la mettre en avant. C’est la première fois que je fais le visage de quelqu’un.  Ce qui change tout : brusquement tu mets une voix, de la chaleur, une odeur, une identité dans ce marbre.

Comment imaginez-vous l’arrivée de la statue sur la place ?

Ce sera un moment magique, où les trippes et les émotions de chacun vont se révéler. Ce n’est pas un discours, même pas un acte, plutôt quelque chose de l’ordre de l’émotion brute. Il n’y a aucune spéculation, aucun rapport à l’argent. C’est juste de la beauté gratuite. Si elle est détruite, les gens qui n’ont pas conscience de la beauté, de la souffrance, de l’effort, vont se révéler. L’émotion est fédératrice, elle permet de voyager loin, autant en hauteur qu’en longueur. Une fois qu’on a touché à ce genre de sensation, cela continue à brûler. C’est l’acte d’éterniser toute l’énergie d’un moment qui nourrit un projet comme celui-là. Dans cinquante ans, si la statue existe, tous les flashs, les voix, les souvenirs, reviendront intacts…

©Chris-CunninghamEt justement, l’avenir de la pièce ?

Je pense qu’elle sera détruite – ce qui m’arrange. Si elle est détruite, cela voudra dire que le militantisme, et l’idée matérialisée à l’intérieur de cette sculpture étaient sincères et honnêtes. Que ça a dérangé suffisamment pour être effacé. Ca prendrait plus de sens. C’est quelque chose que j’ai compris à Atlanta, où j’avais fait un mur de cent mètres à l’entrée du ghetto – un boulot énorme, grâce au projet Living Walls. Humainement, c’était une expérience incroyable, qui m’a retourné. J’étais profondément dans la société black américaine du Sud, dans le premier village à s’être affranchi de l’esclavage dans le Sud… J’avais fait ce mur qui avait été très apprécié. Et cela a irrité un groupe de politiciens locaux un peu mafieux – des gens qui s’enrichissent sur la misère du ghetto et n’aiment pas être dérangés. Le succès de Living Walls dans ce quartier d’Atlanta les a inquiétés. Ils ont prétexté que c’était démoniaque, et que cela dérangeait l’honnête communauté chrétienne du quartier… Ils ont fait recouvrir le mur. Un quart d’heure après, il y avait cent personnes avec des balais brosses, de l’eau et du savon de Marseille, pour nettoyer ! Tout le quartier s’était approprié la pièce, c’était une prise de conscience collective très importante.

La beauté est un acte politique ?

Non, la beauté est dans l’émotion. Là où cela se politise, c’est quand le politique ne permet pas à la beauté d’être soutenue. Pour exister, certains ont besoin du pouvoir, d’autres simplement de s’exprimer.  Si le politique prend le dessus, la beauté est obligée de se politiser. C’est ce qui se passe aujourd’hui. C’est comme ça que naît un nouveau courant. Grâce à la répression, on a des images qui seront beaucoup plus précises, plus directes, parce qu’il n’y a pas d’essai possible. Dans les années qui ont suivi 68, tout était extrêmement direct. Parce que les gens savaient ce qu’ils voulaient. Après dix ou quinze ans, ça tournait en rond, on ne savait pas comment faire du neuf. Ce qui est un peu la situation de l’art contemporain ou du street art aujourd’hui. Chacun est spécialiste de quelque chose (pochoir, photo..), mais souvent on n’offre rien au niveau artistique ou émotionnel… Qu’est-ce qui relie JR, Shepard Fairey ou C215 ? Pas grand-chose. Ils détournent la rue pour la marketiser, mais cela perd son sens.

©Chris-CunninghamQuel regard portez-vous sur la pièce terminée ?

L’idée, c’était vraiment d’attraper un instant, non planifié, accidentel. Une oeuvre, c’est toujours un peu un gros bébé, et  aujourd’hui je suis très heureux. Avoir une idée de base est important, mais les détails qui affinent toute l’expression d’une pièce n’apparaissent qu’à la fin, tu ne peux pas les anticiper. C’est ce qui fait la mauvaise popularité du marbre chez les sculpteurs : le matériau ne permet pas de tricher. Chaque coup est définitif. La beauté du hasard…

livingwallsatl.com

Propos recueillis par Sophie Pujas


À découvrir sur Artistik Rezo :
Sophie Pujas à Kiev, retour sur l’événement et sa rencontre avec Roti
 

[Crédits photographiques : ©Chris-Cunningham]
 

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