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Cinéma, mouvement et nature : rencontre avec le réalisateur Neels Castillon

© Thibaut Koralewski

Réalisateur et photographe talentueux aujourd’hui basé à Paris, Neels Castillon explore divers horizons à travers l’audiovisuel : architectures, paysages et artistes se voient sublimés par son œil sensible et contemporain.

Si tu devais emprunter une citation qui dévoilerait ton état d’esprit actuel, quelle serait-elle ?

En cette période de confinement toute particulière, une phrase que me sortait mon producteur lors de chaque problème ou péripétie me revient : “Il est urgent d’attendre “. Cette oxymore m’a souvent amusé et s’avère très à propos.

Nous pouvons reconnaître dans tes réalisations une portée photographique, voire cinématographique, qui nous tient en haleine. As-tu déjà songé à te lancer dans un projet de film de fiction à l’attention du grand public ?

Bien sûr, c’est évidemment un but dans ma carrière de réaliser des courts et longs métrages. Il y a déjà plusieurs projets qui sont en cours de développement. Après, la manière dont j’aborde le cinéma et les films que j’aime ne sont pas forcément les plus populaires et les plus faciles à produire actuellement. Mais je commence à avoir plusieurs productions et producteurs assez réputés qui m’entourent donc je ne vois pas pourquoi ça ne verrait pas le jour.

Y a-t-il des films qui t’ont particulièrement marqué visuellement cette année ?

J’ai revu le film Parasite récemment et je trouve que ses Oscars sont amplement mérités. Je tiens à le souligner car Bong Joon Ho est un génie, c’est l’un de mes réalisateurs préférés. Je suis très heureux qu’il soit récompensé et reconnu. Ensuite un autre réalisateur que j’adule, Jonathan Glazer, a sorti un court métrage pour la BBC, The Fall. C’est tellement puissant, les images résonnent encore dans ma tête. Et le court métrage de Mike Mills pour le groupe The National, intitulé I Am Easy To Find, m’a fait pleurer. La preuve qu’un court métrage peut-être des fois beaucoup plus marquant qu’un long.

Tu as collaboré avec Léo Walk, danseur et chorégraphe, sur divers projets très singuliers. Parmi eux, “Isola”, “Parce que”, “Prémonition” mais aussi le superbe projet photo intitulé “Peut-être”. Peux-tu nous dire ce qui vous a réuni et vous rapproche artistiquement ?

On s’est rencontrés sur une publicité, qui était cool parce j’avais carte blanche, mais ce n’était peut-être pas le cadre pour le laisser s’exprimer comme il le voulait, tout comme moi. Du coup, on s’est dit que ce serait bien de se rejoindre sur d’autres projets. Je crois que c’est un coup de foudre professionnel. On a très vite commencé à discuter de comment faire un film ensemble. Lui m’inspirait beaucoup et j’avais envie de le filmer. J’avais à la fois envie de faire un film qui célèbre une performance, c’est-à-dire de laisser le danseur s’exprimer pour de vrai, ne pas faire un clip où c’est “cutté” en permanence mais je ne souhaitais pas non plus faire uniquement un film de performance, parce que j’estime que je suis un cinéaste. J’avais envie que ça ressemble à du cinéma et que ça se rapproche d’un récit. C’est le compromis que j’essaie de trouver à chaque fois, comment laisser s’exprimer à la fois un acteur, un comédien, un athlète ou un danseur, qui est devant ma caméra, tout en restant cinématographique.

La symbiose entre l’image et la musique donne une saveur inédite à chacune de tes réalisations. Peux-tu nous en dire un peu plus sur la place et le sens que tu accordes à la musique dans ton travail, ainsi que le lien que tu entretiens intimement avec celle-ci ?

Moi je ne suis pas musicien, mon père l’était. C’est bizarre parce que j’ai passé des heures à le voir répéter avec son groupe et moi je faisais plutôt des photos, j’observais. Du coup, j’ai pas mal été nourri à la musique chez moi. En fait, la musique m’appelle des images. Automatiquement quand j’écoute un titre, j’ai des images qui me viennent en tête, des couleurs, des atmosphères. J’écoute de la musique tout le temps. Je crois que depuis que je suis né, il ne s’est pas passé un jour sans que j’écoute de la musique. Et en même temps ce côté mélomane amuserait mon compositeur car techniquement, je n’y connais rien. En fait, c’est presque une volonté maintenant de ne pas m’y connaître techniquement parce que je veux garder des goûts très éclectiques et me laisser libre d’aimer une chanson même si elle est simple, tant qu’elle me procure une émotion. Dans mes projets professionnels, le choix musical se fait en collaboration, en discutant sur ce qui nous inspire. Une fois qu’on a trouvé ce qui nous convient, évidemment ça marche mais je ne pourrais pas imposer une musique, puisqu’il faut que l’artiste puisse s’exprimer dessus. En tout cas, j’aime que la musique nous raconte quelque chose.

Quel est le projet le plus risqué, le plus fou, auquel tu as prêté ton regard ? Qu’en as-tu retenu ?

J’ai fait une pub pour les cuisines Schmidt, un tournage dans des conditions extrêmes sur la falaise du Parmelan, dans les Alpes. Quand j’ai reçu le script je me suis dit “Whaou, l’idée est folle” ; le script de pub qu’on rêverait tous de recevoir et je me suis battu pour l’avoir. C’était une vraie aventure, j’ai passé quatre mois avec toute l’équipe, les chefs décorateurs, les machinistes, à imaginer cette solution. La cohésion de l’équipe était dingue, tout le monde était très à l’écoute des idées et propositions de chacun. Mais c’est vrai que c’était risqué. Quand il y a quinze personnes dans la paroi pour shooter et qu’il y a l’orage qui arrive, tu pèses soigneusement les décisions que tu prends. C’est ça qui est génial dans ces projets, de se dire qu’on va tourner en pleine nature, dans des conditions climatiques parfois compliquées, qui demandent beaucoup d’adaptabilité, comme lors de mon dernier projet en Islande. Ramener une équipe là-bas, en plein hiver, en risquant une tempête de neige et une impossibilité de tourner était aussi un véritable challenge. Développer des projets sur la durée, pendant des mois et ce quel que soit le risque, si c’est vraiment quelque chose qui te tient à cœur, ça vaut toujours le coup. Ce qui me fait le plus vibrer dans ce métier c’est le jour où ça se concrétise, que tu regardes les images et que tu te dis : “Ça y est, on l’a fait”.

Tu sembles avoir un attrait particulier pour la captation du mouvement, de la performance sportive et plus précisément du mouvement dansé. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

C’est évident que le mouvement me procure beaucoup d’émotions. Je viens du skateboard, avec une approche où l’on adorait étudier tous les mouvements avec ma bande de potes : quel skateur avait le plus de classe lorsqu’il faisait une figure. Dans le skateboard, la manière dont tu fais les choses est presque plus importante que la prouesse. C’est quelque chose qu’on oublie mais c’est un sport véritablement accès autour de l’esthétique, notamment du mouvement. Je pense que cela m’a nourri, ça m’a éduqué l’œil. Du coup quand je me suis rapproché d’autres sports, d’autres arts, comme la danse, j’ai pu comprendre naturellement ce qui était beau, ce qui ne l’était pas, ce que j’avais envie de voir et de montrer. Ce qui est cool c’est de produire des films comme des documentaires où l’on retrouve ces petits espaces de poésie, sans avoir forcément un sujet, un enjeu, mais où tu peux simplement célébrer le mouvement en suscitant des émotions. Dans mon travail, que ce soit un acteur, un danseur ou autre, l’enjeu en tant que réalisateur c’est de les révéler de la meilleure manière possible, de la manière que je trouve la plus subtile et esthétique. À chaque projet, j’étudie beaucoup en amont : j’assiste à toutes les répétitions, je répète avec les danseurs, je les observe créer de la matière. Ce temps de recherche me permet d’être au plus près de l’artiste, de sorte à sublimer ce qu’il laisse à voir.

Ta dernière création, “F Major”, mêle live au piano et performance dansée, offrant un panorama spectaculaire entre mer et montagne. Comment t’est venue l’idée de ce lieu poétique en Islande pour magnifier tant la musique que les corps en mouvement ?

J’ai écouté une centaine de fois la musique de Hania Rani et je peux garantir qu’elle restera intemporelle. Dans cette musique, il y avait une sorte de rengaine, une rythmique qui ne s’arrêtait jamais, ce qui m’a amené à penser qu’il ne fallait pas couper la caméra. Parfois, il y a des plans où je vois deux trois tableaux, et là je me suis dit : “Il faut que la caméra ne s’arrête jamais”. La question était donc de savoir quelle image je pouvais coller, qui soit aussi forte que la musique. Car quand je réalise un clip, je n’ai pas envie que ce soit juste un support pour la musique. J’ai envie que ça rajoute une couche, que lorsque tu écoutes la musique tu ressentes une émotion et que lorsque tu regardes le clip, tu en ressentes une encore différente. L’enjeu du clip pour moi n’est vraiment pas de faire un support commercial pour la musique mais de créer une deuxième œuvre. À cette période, j’étais plongé dans le travail d’un photographe japonais, Shōji Ueda, qui faisait des compositions sur la plage avec des personnes format miniature, perdues dans un immense paysage, pour se retrouver ensuite tout près d’elles. J’aime ce rapport un peu organique à la caméra. Je me suis donc dit qu’il fallait que ce soit sur une plage. Avec cette musique qui ne s’arrête jamais, la caméra serait le métronome et c’est elle qui irait chercher les corps. Ensuite, il y a eu les quatre personnages, il fallait trouver un chemin entre eux qui soit clair. Pour la poésie du lieu, en faisant des recherches sur les paysages qu’on pourrait utiliser, je suis tombé sur cette plage. Le côté mer, montagne, sable, glace, je trouvais ça fou qu’il y ait tous ces éléments réunis, parce que je pense que dans mon travail précédent comme dans mon travail à venir, il y aura toujours une célébration de la nature. J’ai vraiment envie de continuer à montrer la nature dans ce qu’elle a de plus beau et aujourd’hui, c’est aussi une question d’urgence.

Au-delà de tes mises en scène percutantes, ta recherche autour des couleurs, de la lumière et de la focale est très visible. Peux-tu nous donner les noms de trois réalisateurs qui furent pour toi une réelle source d’inspiration, durant ta jeunesse ou ton parcours professionnel ?

Quand j’étais adolescent, le réalisateur dont j’étais le plus fan c’était Martin Scorsese et ça reste toujours un immense cinéaste pour moi. En France, j’aime énormément Jacques Audiard, c’est incroyable d’avoir un réalisateur comme lui, c’est extrêmement inspirant. J’étais aussi très fan de Sofia Coppola. C’est toujours quelqu’un que j’attends, il y a quelque chose qui me plaît dans ses films.

Tes choix de direction artistique sont porteurs d’une forte singularité. Selon toi, à quelle particularité pourrions-nous reconnaître ta “signature”, ton regard artistique ?

C’est très difficile de parler pour soi car tout est si différent à chaque projet mais ce qui me tient à cœur c’est d’essayer de montrer de vraies choses à la caméra, des vraies performances tout en allant chercher une certaine lumière. La nature et le mouvement restant mes deux grandes sources d’inspiration artistique. Après, je travaille étroitement avec mon chef opérateur, qui est aussi un coup de foudre professionnel. On a la même compréhension du mouvement et la même affinité avec ce qu’on veut aller chercher avec la caméra. Le meilleur compliment qu’on m’ait fait c’est : “Ah, ça a l’air super fluide et super facile”, alors qu’on filme souvent dans des conditions difficiles qui demandent une grande maîtrise technique. Des beaux mouvements de caméra, du beau cinéma, un peu de vérité et beaucoup de nature, c’est comme ça que je compose ce que j’aime.

En cette période de confinement, laquelle de tes réalisation nous suggères-tu de visionner pour nous évader ?

Alors… je conseillerais de visionner le film Parce Que, pour la beauté de la musique, pour la beauté des peintures d’Inès Longevial, pour retrouver Léo Walk dans ses envolées gestuelles et pour l’atmosphère poétique et nostalgique qui s’en dégage. C’est une belle nostalgie, qui ne rend pas triste mais qui donne envie de vivre des choses.

As-tu un projet en attente ou en préparation ?

Oui, mon prochain film sortira très bientôt. Il a été tourné en Islande, pendant une tempête de glace, et ce sera un film plus long que le précédent. Il s’intitulera Ma, qui est un concept esthétique japonais signifiant “l’espace entre toutes choses” : que ce soit sur un tableau, l’espace entre deux notes en musique, l’espace qu’on va laisser dans une conversation, le non-dit. Après cette période de confinement, cela prend d’autant plus de sens. Le concept japonais signifie que si l’on a pas cet espace, on ne peut pas évoluer car c’est dans ces espaces vides que l’on peut construire de nouvelles choses. Dans la culture japonaise, le vide n’inspire pas la peur comme chez nous et ça se ressent partout là-bas : dans l’architecture, dans l’art, dans la cuisine… C’était le point de départ pour construire ce nouveau film, avec la danseuse et chorégraphe Fanny Sage, et il me tarde qu’il sorte ! C’est une vraie collaboration et je suis très fier de ce projet.

(Ma) « The Space Between All Things » bientôt disponible sur Nowness. 

Pour en (sa)voir plus : https://www.neelscastillon.com/

Propos recueillis par Joséphine ROGER

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