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    Monsieur Lazhar – comédie dramatique de Philippe Falardeau

    10 septembre 2012
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    Monsieur Lazhar - film avec Fellag

    Dans une école de Montréal, l’indicible s’est produit : l’enseignante, Martine Lachance, s’est pendue, et a été découverte morte dans sa classe par deux de ses élèves. L’école, comme les enfants, doit se reconstruire. Mais la directrice se sent débordée par cette situation dramatique. C’est à ce moment désespéré que Bachir Lazhar, dont le nom signifie « Annonciateur de bonnes nouvelles » fait une apparition miraculeuse. La directrice engage aussitôt cet homme providentiel qui prétend avoir vingt ans d’expérience de l’enseignement.

    Erudit, amoureux des mots, celui qui dicte Balzac à ses jeunes élèves et leur fait épeler le mot « chrysalide » se révèle pourtant être un imposteur qui dissimule un lourd secret…

    Le sujet de l’éducation, partout à travers le monde, est délicat, et il est par conséquent particulièrement ambitieux de s’y attaquer dans une œuvre cinématographique. Mêlé aux thématiques du deuil et de l’immigration, il aurait facilement pu se transformer en chausse-trappe où un réalisateur moins habile se serait certainement pris les pieds. Mais le talent de Philippe Falardeau est de ne jamais succomber à la tentation du pathos ; de revendiquer et dénoncer sans sombrer dans le pamphlet vindicatif ; et de ne jamais prendre ses personnages de haut. Sa caméra funambule cueille la fragilité, les émotions les plus sincères.

    Il faut dire aussi que le réalisateur fait avec raison confiance à ses interprètes : Fellag, incarnant ce Lazhar, professeur improvisé qui par la parole, parvient à ressusciter l’âme de toute l’école, est tout simplement formidable de sobriété, de sensibilité, de maîtrise. Ses jeunes acolytes, Sophie Nélisse et Emilien Néron sont étonnants de maturité et d’émotion, notamment dans l’impressionnante scène où le jeune Simon laisse exploser sa détresse de façon à libérer les mânes des uns et des autres du poids d’une culpabilité inexprimable.

    Or, parmi les nombreuses questions que soulève ce Monsieur Lazhar, celle du rôle de l’école n’est certes pas la moindre. Qu’est-ce finalement qu’un élève ? Et comment « l’élève »-t-on, justement ? Lorsque dans une scène marquante, révélatrice de l’agacement ressenti par le réalisateur à l’idée de toutes les entraves placées par un système déshumanisant entre l’enseignant et l’enfant, des parents se plaignent de celui qui veut « éduquer » leur fille, Philippe Falardeau interroge très profondément notre rapport contemporain à la transmission du savoir. Où se situe la frontière entre cet élevage et l’éducation ? Elever un enfant ne serait-il pas lui promettre une élévation ? Elle est d’autant plus nécessaire ici que l’école est gangrénée par le deuil, un deuil impossible à gérer, impossible à nommer, que Bachir Lazhar va aider les enfants à affronter grâce à cette arme que sont les mots. Mots d’une langue qu’ils vont apprendre à manier avec les méthodes pourtant jugées désuètes de ce vrai-faux professeur. Et si la fable écrite par lui est empreinte de grâce et de poésie, il aurait au fond aussi pu leur déclamer ces mots du poème « Elévation » de Baudelaire :

    « (…) Mon esprit, tu te meus avec agilité, / Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde, / Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde / Avec une indicible et mâle volupté. / Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides; / Va te purifier dans l’air supérieur, / Et bois, comme une pure et divine liqueur, / Le feu clair qui remplit les espaces limpides. / Derrière les ennuis et les vastes chagrins / Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse, / Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse / S’élancer vers les champs lumineux et sereins (…) »

    Sans didactisme mais avec une constante tendresse, Philippe Falardeau transmet quant à lui une idée de l’école libérée de ses peurs, peurs qui en inhibent, dans un système social phobique, les moyens et les missions. Ainsi, plus d’une douleur sera guérie. L’histoire de cet enseignant atypique, que son interprète décrit volontiers comme un verre d’eau trop plein en hommage à ce poète qui écrivit « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » (1) a alors sur le spectateur l’effet d’une catharsis antique.


    (1) Il s’agit des derniers mots d’Henri Calet (1904-1956).

    Raphaëlle Chargois

    4 étoiles

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    Lumières de la presse étrangère 2013 (18 janvier)

    • Nominations : Meilleur film francophone

    Toiles du Sud 2012 (du 17 juillet au 17 août) 

    • Avants-premières

    Champs-Elysées Film Festival 2012 (du 6 au 12 juin)

    Oscars 2012 (le 26 février) 

    • Nomination : Oscar du Meilleur film étranger

    Festival international du Film francophone de Namur 2011 (du 30 septembre au 7 octobre)

    • 1 prix : Prix Spécial du Jury
    • Nominations : Bayard d’Or de la Meilleure Comédienne et Mention spéciale

    Festival du Film Français d’Helvétie 2011 (du 14 au 18 septembre)

    • Journée blanche

    Festival International du Film de Toronto 2011 (du 8 au 18 septembre)

    • Nomination : Prix de la Critique Internationale – Présentations spéciales

    Festival du Film de Locarno 2011 (du 3 au 13 août)

    • 2 prix : Variety Piazza Grande Award et Prix du public


    Monsieur Lazhar 

    De Philippe Falardeau 

    Avec Mohamed Fellag (Bachir Lazhar), Sophie Nélisse (Alice), Émilien Néron (Simon), Danielle Proulx (Mme Vaillancourt), Brigitte Poupart (Claire), Louis Champagne (le concierge), Jules Philip (Gaston) et Francine Ruel (Mme Dumas)

    Durée : 95 min.

    Sortie le 5 septembre 2012

    A découvrir sur Artistik Rezo :
    L’interview de Fellag et Philippe Falardeau
    – les films à voir en 2012

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