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    «Perfect Days» : Plongez dans le cinéma contemplatif et existentiel de Wim Wenders

    Inès Chaouachi 27 mai 2026
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    © Wenders.W, 2023, Perfect Days

    Perfect Days est un film de Wim Wenders sorti en 2023. Il a été présenté en compétition lors du Festival de Cannes, où il a remporté le prix du jury œcuménique ainsi que le prix d’interprétation masculine pour Kôji Yakusho, qui incarne Hirayama, un agent chargé du nettoyage des toilettes publiques à Tokyo.

    © Wenders.W, 2023, Perfect Days

    Un film documentaire, contemplatif et serein

    Tourné en seulement 17 jours et présenté au format 1,33:1, un format qui est né à l’origine avec l’avènement du cinéma muet. Perfect Days se veut résolument contemplatif et existentiel. Wim Wenders y reste fidèle à sa marque de fabrique : une bande originale soignée et des références cinématographiques subtiles.

    Le film suit le quotidien d’Hirayama, un modeste agent de nettoyage des toilettes publiques à Tokyo. Nous le voyons arpenter la ville, se levant tôt et enchaînant les tâches après son travail : se rendre aux bains publics, à la laverie, au parc pour prendre des photos ou y déterrer de nouvelles boutures. Son existence, presque identique jour après jour, s’organise autour d’une routine bien huilée et d’un cercle social restreint.

    À l’écran, nous découvrons aussi ses moments de solitude chez lui : la lecture, l’écoute de musique, le ménage. Nous le suivons dans sa voiture, où il écoute du rock, ou encore au restaurant lors de ses repas. En somme, c’est le quotidien apparemment morne d’un quinquagénaire japonais solitaire à Tokyo, sur près de deux heures. Pourtant, Wim Wenders parvient à sublimer cette existence à travers un regard documentaire, sans que le temps ne semble s’écouler. Hirayama semble apprécier cette routine très structurée, rythmée par des rencontres fortuites qui l’obligent à s’ouvrir progressivement. Ces interactions lui permettent d’en apprendre davantage sur lui-même et sur les autres, tout au long du film.

    Perfect Days séduit par sa quiétude, sa lenteur et la beauté discrète qu’il met en scène. Tout est magnifié par la performance de Kôji Yakusho, dont l’interprétation donne au film une profondeur émotionnelle rare. Hirayama n’est pas un personnage très expansif : ses émotions transparaissent avant tout dans son regard, ses attitudes et ses gestes. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait reçu le prix de la meilleure interprétation masculine. Rendre un personnage aussi riche vivant et convaincant à l’écran n’est pas chose aisée. Pourtant, Yakusho y parvient avec une justesse qui force l’admiration.

    © Wenders.W, 2023, Perfect Days

    L’intellectualisme et les multiples références dans le cinéma de Wim Wenders

    D’une part, le choix du nom Hirayama n’est pas anodin : il fait directement référence au réalisateur japonais Yasujirō Ozu, dont le dernier film, Le Goût du saké (1962), met en scène un personnage portant le même nom. On y trouve également une scène joyeuse de chant interprétée par la propriétaire du bar-restaurant. Ce clin d’œil n’est pas un hasard : Wim Wenders s’amuse à glisser ces références de manière subtile, réservées à un public averti. On peut ainsi voir Perfect Days comme une prolongation du cinéma d’Ozu, qui aborde des thèmes comme la solitude, les rapports sociaux dans une société japonaise vieillissante, ainsi que la mutation de la classe moyenne japonaise. Une mutation que l’on peut aussi transposer dans un contexte occidental, notamment en Allemagne, pays dont est originaire Wenders.

    Le film n’a rien d’ennuyeux : son rythme épouse le cycle de la journée d’Hirayama, ponctué d’intermèdes musicaux rock variés, pour le plus grand plaisir des amateurs du genre. La bande originale, en effet, regorge de références musicales, avec des titres des Velvet Underground, des Kinks ou de The Animals. Sans oublier la composition de Lou Reed, Perfect Day, qui a directement inspiré le titre du film. Perfect Days est également riche en références littéraires. On peut notamment citer La Femme des dunes de Kōbō Abe, Histoires de la paume de la main de Yasunari Kawabata, Les Tanneurs de Robert Walser, Trees d’Aya Kōda, Eleven de Patricia Highsmith et enfin The Wild Palms de William Faulkner.

    Wim Wenders ne cache pas son brio ni son intellectualisme : il accumule les références dans son film et rend un hommage direct à Yasujirō Ozu, tant dans sa manière de filmer que dans le choix des noms des protagonistes. Ozu accompagne Wenders tout au long de sa filmographie. Le cinéma d’Ozu a en effet profondément influencé son approche : plans fixes, utilisation de la caméra immobile, et gros plans sur les personnages pendant les dialogues. Ces choix esthétiques rappellent énormément l’héritage du maître japonais.

    © Wenders.W, 2023, Perfect Days

    Présent, passé et futur : une philosophie de vie complexe derrière le mantra « La prochaine fois, c’est la prochaine fois, et Maintenant, c’est maintenant »

    Perfect Days ne se contente pas d’effleurer des thèmes superficiels. À première vue, on pourrait y voir une critique des écarts générationnels ou une réflexion sur le mépris de classe entre un oncle un peu vieux jeu et sa nièce dans l’ère du temps. Certes, ces enjeux sont évoqués, mais ils ne constituent pas le cœur du film. Ce qui en émerge avant tout, ce sont les échanges subtils qu’Hirayama entretient avec les personnes qu’il croise au quotidien : au restaurant, à la laverie, ou ailleurs. Bien qu’il ne soit pas très bavard, ce sont les autres personnages qui se révèlent extravertis. Pourtant, ces interactions en disent long sur sa personnalité : calme, réservée et érudite.

    L’une des scènes les plus marquantes est la conversation avec la libraire où elle stipule que « les mots utilisés sont les mêmes, mais leur interprétation diffère » en parlant du livre de Patricia Highsmith. L’enjeu de la communication et des liens humains y est central, tout comme notre rapport au temps : le présent, les regrets du passé et l’espoir en l’avenir. Cependant, le dialogue le plus emblématique reste celui qu’il partage avec sa nièce. Comme une incantation, il lui répète cette phrase, devenue mantra :«La prochaine fois, c’est la prochaine fois, et Maintenant, c’est maintenant». Une invitation à savourer l’instant, à laisser le temps s’écouler, à chérir chaque petit moment. La vie, la quiétude, l’humanité, la nourriture… Chaque geste compte, chaque activité, chaque relation.

    Ce film est une véritable ode à l’existence, une célébration de la vie humaine. L’instant présent, les non-dits, les répétitions, la routine… Toutes ces composantes, souvent négligées, façonnent notre quotidien. Wim Wenders les met en scène sans fard : la mort y est évoquée, tout comme le bonheur. On découvre rapidement que le père d’Hirayama est atteint de la maladie d’Alzheimer. La tristesse est présente, mais sans pathos excessif. Pourtant, Hirayama vit. Il poursuit son chemin, explore sa passion pour la photographie, déambule dans les parcs, lit, et continue d’avancer.

    © Wenders.W, 2023, Perfect Days

    L’exploit de Wim Wenders réside dans sa capacité à transformer un quotidien ordinaire en une œuvre riche de sens. En quelques scènes, il nous raconte mille et une choses, traverse une infinité d’émotions et de micro-histoires. La vie quotidienne n’y est pas idéalisée : elle est simplement offerte au spectateur dans sa vérité brute. Une vérité qui touche, qui bouleverse. N’est-ce pas là une invitation à voir nos propres existences, nos rencontres et nos actions avec plus de profondeur, de poésie et d’intensité ?

    Inès Chaouachi

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