Eugène Onéguine de Tchaikovski à l’Opéra Bastille
Le décor de Wolfang Gussmann immerge dans cette Russie des campagnes, aux rondeurs des blés dorés des champs vallonnés, aux lignes obliques et profondes, réminiscences du peintre Van Gogh. Par un très beau jeu des lumières, le jour éclatant cède la place à la nuit, puis à l’aube. La Russie profonde avec ses chants et ses danses populaires, sa franche gaieté paysanne et ses blancs costumes s’oppose au Palais glacial du dernier acte où le chœur en costumes de soirée, sombres et majestueux, acculera la jeune Tatiana pour la vêtir de sa pelisse noire – symbole du cheminement intérieur de son âme.
Willy Decker fait des choix très efficaces pour la mise en scène de cet opéra sans « effets de théâtre ». Eugène Onéguine est une chronique intime orientée vers la vie intérieure des personnages. La scène de la lettre de Tatiana exaltée, très pure, et l’adieu déchirant aux douces années du poète Lenski sont de véritables moments de grâce. La soprano russe et le ténor canadien ont un jeu sobre et sensible, les envolées lyriques de leurs chants sont magistrales et d’une grande douceur.

Pourquoi la jeune fille virginale Tatiana, (Olga Guryakova) n’a-t-elle pas aimé Lenski (Joseph Kaiser) qui lui ressemble tant, même musicalement ? Niet ! Elle préfère un dandy, fat et imbu de sa personne, interprété avec force goujaterie par l’imposant Ludovic Tezier. La scène du duel d’une grande intensité dramatique sur le plateau enneigé par la magie des lumières, et son éveil à l’amour au dernier acte, raniment le cœur d’Onéguine. Ludovic Tézier, alors, peut enfin libérer cette sensibilité et cette puissance exceptionnelles que nous lui connaissons de Werther ou de Marcello.
Quelques notes d’humour avec la jolie scène de Monsieur Triquet ridicule et maniéré, entouré d’un chœur endimanché, très coloré pour la fête de Tatiana, rompent pour un temps avec ce lyrisme romantique.
La musique de Tchaïkovski, qui sait tout faire, va de l’exubérance à l’ironie. Eugène Onéguine s’est imposé sur toutes les scènes internationales comme « l’œuvre témoin du romantisme russe ». Le tableau final illustre le drame de ces vies : tandis qu’Onéguine s’effondre, Tatiana se jette dans les bras de son mari qu’elle n’aime pas, Gleb Nikolski, ovationné pour son interprétation de l’émouvant air du prince Grémine : il n’y a pas d’âge pour aimer.
Marie Torrès
Lire aussi sur Artistik Rezo Onéguine une mise en scène minimaliste, par Edouard Brane.
© Charles Duprat
Eugène Onéguine (1879)
Scènes lyriques en trois actes et sept tableaux de Piotr Ilyitch Tchaikovski (1840-1893)
En langue russe
Direction musicale : Vasily Petrenko
Mise en scène : Willy Decker
Décors et costumes : Wolfgang Gussmann
Lumières : Hans Toelstede
Chorégraphie : Athol Farmer
Chef du Chœur : Patrick Marie Aubert
Du 17 septembre au 11 octobre 2010
Informations et réservations : 08 92 89 90 90 (0,337€ la minute)ou sur le site de l’Opéra.
Tarifs : 140€ 115€ 90€ 75€ 55€ 35€ 20€ 15€ 5€
Opéra Bastille
Métro Bastille
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