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    Kátia Kabanová – Palais Garnier

    14 mars 2011
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    Christoph Marthaler reprend cet opéra en trois actes dans un décor unique qui, par le pouvoir des conventions théâtrales, représente divers lieux : on imagine la Volga, on aperçoit la chambre de Kabanischa dans cette cour d’immeuble de banlieue défraichi, très réaliste. Avec ingéniosité, le peuple, témoin du drame est présent physiquement à l’une ou l’autre fenêtre au verre cassé, ou dansant derrière un voile transparent – Réalisme et poésie avec Pierre Lénert qui joue de la viole d’amour.

    4338_0286Cette magie s’opère parce que la mise en scène très réussie, détourne le texte, faisant confiance au pouvoir des mots et des corps ainsi qu’à l’imagination de la salle.
    Le public de l’opéra habitué à ce qu’une porte derrière un framboisier ne soit pas une porte derrière un framboisier, ne sera pas surpris du placard de la maison, tantôt réserve secrète d’alcool, pour Dikoy — interprété avec puissance par Vincent le Texier, magnifique baryton-basse, toujours  charismatique — tantôt porte dérobée du jardin qui laisse apparaître les têtes des quatre « jeunes » gens.

    En effet, la présence du finlandais Jorma Silvasti en Boris a de quoi surprendre. Loin des vingt ans du personnage, on s’interroge sur la motivation de ce choix. Est-ce la langue tchèque si peu connue ou bien la volonté de Marthaler de signifier que la jeunesse du héros n’entre pas dans le choix de Katia Kabanova ? Comme Emma Bovary, si l’héroïne trompe son mari c’est uniquement parce que Boris-Léon dit les mots d’amour attendus et qu’elle se sert de lui comme de tout autre, pour sortir de son étouffement social.

    4349_0542Angela Denoke interprète une poignante héroïne. Tout son corps se cambre ou appelle l’autre, attisé par le désir dans le premier acte marque la souffrance et la solitude. Sa traversée sensible et pudique du personnage bouleverse. Sa voix superbe déchire par sa douceur et sa tristesse. Elle donne au personnage une dimension sublime de la jeune femme qui n’hésite pas à aller au bout de son désir, appelant la mort pour sortir de son engourdissement. Le choeur caché en coulisses évoque ces appels étranges du peuple qui la condamne, ou des vagues de la Volga qui comme des Sirènes appellent Ulysse et ses compagnons. C’est magnifique.

    La scénographie la fait évoluer dans un espace délimité : la fontaine qui symboliquement préfigure sa mort. (Elle se jettera dans la Volga). Cet espace de vie que Tichon ne pénètre jamais mais que Boris découvre en la serrant dans ses bras. Le petit jet d’eau-symbole de vie-acte sexuel ? amuse mais n’est pas de très bon goût… La sensuelle soprano, élancée, moderne et élégante dans son imperméable s’oppose aux costumes traditionnels colorés des femmes plus lourdes, ou des tenues très années soixante, de Kudriach et de Varvara.

    4344_04372On sent chez Christoph Marthaler le désir de bousculer les habitués de l’opéra classique dans le choix de ce décor mais aussi dans le jeu des comédiens, entités présentes ou absentes selon qu’ils tournent le dos ou non au mur. Des clins d’oeil à la comédie musicale américaines avec les chorégraphies de Kudriach et Kouliguine font penser à Chantons sous la pluie, ou les pas esquissés par le jeune couple à West Side Story soufflant un air de liberté possible, concrétisée par leur fuite à Moscou à la fin du troisième acte.

    Le tchèque Ales Brischen- Kudriach, très applaudi a séduit par son assurance et sa fraîcheur. Tous sont excellemment dirigés comme dans une pièce de théâtre. Andréa Hill-Varvara incarne cette jeunesse espiègle et  vivante de tous les possibles des rendez-vous nocturnes, qui transgresse les interdits. Jane Hensel- Kabanischa qu’on avait appréciée dans Salomé  est superbe d’autoritarisme et en belle-mère étouffante, véritable mère juive. Elle fait penser à une jolie poupée russe écrasante auquel le faible fils n’ose se soustraire et c’est elle encore qui a le « chant ».

    Marie Torrès

    Katia Kabanova

    OPÉRA EN TROIS ACTES (1921)
    MUSIQUE DE LEOŠ JANÁČEK (1854-1928)
    LIVRET DE VINCENCE ČERVINKA D’APRÈS « L’ORAGE » D’ALEXANDRE NIKOLAÏEVITCH OSTROVSKI
    En langue tchèque

    Thomas Netopil, Direction musicale
    Christoph Marthaler, Mise en scène
    Joachim Rathke, Co-mise en scène
    Anna Viebrock, Décors et costumes
    Olaf Winter,  Lumières
    Thomas Stache, Chorégraphie
    Stefanie Carp, Dramaturgie
    Patrick Marie Aubert, Chef du Choeur

    Avec
    Angela Denoke, Kátia
    Vincent Le Texier, Saviol Dikoy
    Jane Henschel, Kabanicha
    Donald Kaasch, Tichon Kabanov
    Jorma Silvasti, Boris Grigorievitch
    Ales Briscein, Kudriach
    Andrea Hill, Varvara

    Orchestre et Choeur de l’Opéra national de Paris

    Durée du spectacle : 1H55 sans entracte

    Du 8 mars au 5 avril 2011 à 19h30

    Réservations : 0 892 89 90 90 (0,34€ la minute depuis un poste fixe en France) ou sur le site de l’opéra.
    Tarifs : 140€ / 115€ / 70€ / 45€ / 25€ / 10€

    Palais Garnier
    Place de l’Opéra
    M° Opéra

    www.operadeparis.fr

    [Visuels : Elena Bauer / Opéra national de Paris // Christian Leiber / Opéra national de Paris // Christian Leiber / Opéra national de Paris // Christian Leiber / Opéra national de Paris]

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