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“Salomé” adolescente radicale à l’Opéra Bastille

Hélène Kuttner 16 octobre 2022
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© Agathe Poupeney

Collant au scandale de la musique et du livret, la metteure en scène américaine Lydia Steier fait de la princesse biblique une adolescente vierge et révoltée par l’immoralité de sa famille et de son entourage. Loin du conte oriental, cette nouvelle production est dominée par l’éblouissante personnalité vocale de Elza von Den Heever qui fait du personnage une héroïne d’un conte moderne et cruel en blanc, rouge et noir. L’expressionnisme de la musique viennoise atteint ici des sommets qui rencontre les découvertes radicales de la psychanalyse. 

Un seul acte fulgurant

© Agathe Poupeney

En 1905, au tout début du vingtième siècle, Richard Strauss remporte son premier grand succès à l’opéra avec Salomé, une création d’une audace musicale révolutionnaire, qu’il mènera à son terme quatre ans plus tard avec Elektra. En une heure quarante de spectacle, plongeant sans préambule dans l’action, le compositeur écrit un livret directement inspiré d’Oscar Wilde qui raconte, en une suite de dialogues simples et poétiques, triviaux et oniriques, la descente aux enfers d’une jeune vierge punie d’avoir demandé la tête du prophète Saint-Jean Baptiste, enfermé dans un puits par le tétrarque Hérodes, alors qu’il maudissait sa femme. Entre Eros et Thanatos, l’amour et la mort, le mythe de Salomé charrie un éventail de représentations féminines entre femme fatale et incarnation de la décadence, égérie sexuelle ou fantasme vénéneux. En tous les cas, le personnage de Salomé, se retrouve chez le peintre Gustave Moreau, le poète Mallarmé, le romancier Huysmans ou Flaubert, fascinante figure de l’érotisme innocent et victimaire qui se déclare par son regard lunaire. « Qui est cette femme qui me regarde ? » dit Jochanaan/Jean-Baptiste qui refuse de regarder cette créature diabolique.

La trame de l’inceste

© Agathe Poupeney

Dans le récit d’Oscar Wilde, dont le livret s’inspire, la beauté de Salomé agit comme un poison pour Hérode, aiguisant son désir incestueux pour la fille de sa femme. En répondant au désir de son beau-père, malgré elle, de danser devant lui, Salomé exige de lui la promesse d’obtenir la tête de son bien-aimé, celui dont elle est amoureuse mais qui l’a ignorée, Jochanaan, excellent Iain Paterson.  Elle venge ainsi sa propre mère, avant de finir assassinée par son beau-père. La mise en scène intelligente et claire de Lydia Steier déploie, par une imposante scénographie, la mise en lumière tragique de ce personnage d’héroïne révoltée dans un monde en pleine décadence. A l’étage d’un bâtiment de science-fiction, derrière les vitres enfumées, le souverain et sa cour festoient, boivent et copulent copieusement, tandis que Salomé, vêtue d’une blouse blanche virginale, s’ennuie. En bas, le prophète enfermé dans le puits profère des invectives à l’égard d’Hérodias sur une place militarisée et entourée de gardes stylisés comme dans un jeu vidéo. Salomé réussit à convaincre Narraboth, incarné par le subtil Tansel Akseybek, d’ouvrir le puit et de découvrir cet individu illuminé et si différent. John Daszak et Karina Mattila, qui incarnent le couple Hérode et Hérodias, sont formidables d’inconscience et de luxure.

Conte cruel

© Agathe Poupeney

Rapide, atonale parfois, imitant le parler de la langue allemande par des accents toniques répétés, étonnement moderne et pourtant souvent chromatique, surtout dans ses accents poétiques, la musique de Strauss, ici dirigée par la cheffe Simone Young, est un régal qui soutient parfaitement la théâtralité de cette fable fatale qui ne vire jamais, dans cette production, au conte oriental. La danse des sept voiles, justement, que l’on attend impatiemment, est tout simplement remplacée par une pose statique de l’héroïne qui se laisse déshabiller patiemment par Hérode, son beau-père incestueux, qui retire un à un les vêtements blancs de la princesse avant de pratiquer sur elle des attouchements et de la dépuceler bruyamment. C’est ensuite aux autres hommes, pris par ce désir bestial, d’entourer la jeune fille devenue une proie sanguinolente. Certains regretteront ce parti pris radical, d’autres apprécieront le raccourci moderne qui fait de Salomé une jeune fille consciente de cette manipulation qu’elle va utiliser pour son propre désir. Dès lors, entre réalité et rêve, la mise en scène oscille, dédoublant l’héroïne entre sa mise à mort au sol, tuée par Hérodes, et sa projection romanesque en amoureuse qui s’envole dans les airs avec Jochanaan, tous deux dans leur cage. Hérodes, en miroir, plus féminin que Salomé, mourra avec elle. Le jeu des genres opère ici à fond, porté par la puissance tellurique, la voix exceptionnelle et le souffle de Elza van den Heever qui fait de Salomé une héroïne à la puissance magnétique, imperturbable, fortifiée par sa douleur et hyper-sensible. Elle nous emporte.

Hélène Kuttner

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