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Avignon 2021, premier épisode : Isabelle Huppert ouvre le bal

Hélène Kuttner 8 juillet 2021
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© Christophe Raynaud de Lage

Très attendue, la première représentation de La Cerisaie de Tchekhov dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes est mise en scène par le Portugais Tiago Rodrigues, qui deviendra aussi le prochain directeur du Festival d’Avignon en 2022. Olivier Py, l’actuel directeur, créée un Hamlet à l’impératif qui réveille notre goût de la joute philosophique et théâtrale en feuilleton, tandis que Caroline Guiela Nguyen nous plonge dans un conte de science-fiction, Fraternité fantastique, qui risque de nous ressembler étrangement. Après une année blanche et sous les masques, le Festival IN a donc bien commencé.

La Cerisaie au Palais des Papes

Quand il écrit La Cerisaie, Anton Tchekhov a 44 ans et va bientôt mourir de tuberculose. C’est donc une pièce testamentaire que cet ami de Stanislavski, chez qui il compose son oeuvre, nous livre en 1904 avec tous les prémices de la fin d’un monde, celui du XIX° siècle, annonçant aussi la Révolution russe de 1917, alors que le servage est aboli depuis 40 ans. Ne cherchez pas de vieux meubles et de samovar en étain dans la mise en scène de Tiago Rodrigues, qui semble faire table rase du passé. Six rails de chemin de fer traversent la scène dans son immensité, et des rangs de chaises, celles de l’ancienne Cour d’Honneur avant sa réfection, plantent le décor de cet entre-deux mondes que seuls d’antiques lustres en cristal, suspendus à des piliers de réverbères géants, marquent l’époque.

© Christophe Raynaud de Lage

Pour l’heure, seul le vieux serviteur Firs, incarné par le merveilleux Marcel Bozonnet,  inspecte les lieux avant l’arrivée de sa maîtresse Lioubov qui revient dans son domaine après 5 ans d’absence. C’est Lopakhine, l’ancien moujik, fils et petit fils d’esclaves, qui s’occupe du lieu et va accueillir toute la famille. C’est ce même moujik, que les livres ennuient, qui va batailler pour racheter l’immense domaine en faillite, la vieille maison et les dettes avec. Adama Diop, acteur solaire au tempérament puissant, donne à cette revanche sociale une rage et une souffrance remarquables. Et c’est le parti-pris que semble prendre Tiago Rodrigues, faisant de Lopakhine le vecteur de ce monde naissant, autour duquel, comme sur un manège en partie ordonné, les autres personnages gravitent, en ligne droite ou en dansant, sur la lisière du réel.

© Christophe Raynaud de Lage

Un petit orchestre, le choeur de cette tragédie, est d’ailleurs installé sur un tréteau mobile, constitué de la chanteuse et musicienne Manuela Azavedo et du bassiste Hélder Gonçalves, qui ponctuent chaque fin d’acte ou chaque moment d’émotion de compositions aux sonorités bigarrées, doucement nostalgiques ou brutalement rock. Et les personnages vont s’inscrire, tour à tour, dans cette atmosphère sensuelle et musicale, ronde inéluctable qui va les arracher à leurs rêves, à leur souvenirs pour les ramener à la nécessité de vivre. Douniacha la séduisante femme de chambre fascinée par les aristocrates, qu’interprète brillamment Suzanne Aubert, Varia, fille adoptive de Lioubov et intendante du domaine (Océane Caïraty), Ania, sa jeune soeur de 17 ans encore soumise (Alison Valence), Charlotta la gouvernante magicienne (Isabel Abreu), l’éternel étudiant révolté Petia, auquel David Geselson donne une belle énergie et Simeonov le maladroit comptable, campé avec générosité par Grégoire Monsaigeon, auxquels s’ajoutent Epikhodov le parasite (Tom Adjibi) et le serviteur Iasha (Nadim Ahmed). On regrettera en revanche l’inconsistance du personnage de Gaiev (Alex Descas), l’excentrique et spirituel frère de Lioubov. Enfin, dans ce rôle, la fine Isabelle Huppert se fait frémissante et tendre, superficielle et dévastée à la fois, si fragile et si forte au coeur de ses contradictions avérées, femme enfant au grand coeur. 

Fraternité, conte fantastique à la Fabrica

© Christophe Raynaud de Lage

Une éclipse géante a fait disparaître la moitié de la population. Chacun a perdu un parent, un frère, une soeur, un mari ou une fiancée. Devant nous, la scène représente un Centre de Soin et de Consolation, aquarium bleuté ou les gens viennent se recueillir, parler à leur disparus dans une cabine transparente dédiée aux messages enregistrés et envoyés dans l’espace, avant d’être examinées par une super cardiologue hyper connectée qui mesure la vitesse des battements du coeur. Des écrans affichent la situation du cosmos et les mouvements des astres, tandis que les coeurs des humains sont analysés en 3D, planètes et coeurs tournent et battent ensemble mais la souffrance, la tristesse influent sur eux en ralentissant les pulsations et la vitesse des astres. La terre ne tourne décidément plus très rond depuis que ce cataclysme a dévasté notre monde, malgré les centaines de messages envoyés dans le cosmos. Comment survivre après une disparition? Mémo, la machine magique pourra-t elle effacer toute cette peine et nous aider à vivre ensemble malgré tout ?

Après le succès formidable de Saïgon qui racontait la difficile acclimatation des réfugiés vietnamiens, Caroline Guiela Nguyen, artiste associée au Théâtre de l’Odéon et à la Schaubühne de Berlin, a décidé de parler de ceux qui attendent en s’inspirant de ses longues résidences en milieu carcéral et humanitaire. Les comédiens, professionnels ou amateurs, de tous âges, parlent anglais, tamoul, arabe, vietnamien, dans un bel enthousiasme et une rage de vivre durant les 3h30 de ce spectacle-fleuve qui saisit les spectateurs aux tripes. Car la jeune artiste se saisit bien du réel en empoignant le présent de situations désespérées pour projeter l’intimité de ces vies dans un futur fictif, se jouant des nouvelles technologies pour recréer du vivant dans une fantastique scénographie. 

© Christophe Raynaud de Lage

Pour autant, le spectacle n’échappe pas au travers de la représentation des émotions et du pathos, et l’aspect répétitif des scènes peut parfois sembler bien longuet. Et le propos diffus. S’agit-il d’effacer la mémoire des hommes afin de les rendre plus légers et plus heureux, ce qui pourrait poser des questions éthiques par rapport à l’histoire ? Ou de faire un tri dans nos souvenirs pour mieux vivre ? Les bons sentiments ne suffisent pas forcément pour créer de l’intensité dramatique, malgré le talent des acteurs. 

Hamlet à l’impératif au jardin de la Bibliothèque Ceccano

© Christophe Raynaud de Lage

« Etre ou ne pas être », la question est universelle mais est elle bien posée, bien traduite, ouverte ou fermée ? A partir de cette interrogation sur la réplique la plus célèbre du héros de Shakespeare, Olivier Py et sa bande d’acteurs aguerris, élèves comédiens de Cannes et de Marseille et amateurs éclairés, nous embarquent durant une heure dans un festival de mots et d’idées aussi brillants et saillants que la philosophie et le théâtre peuvent produire. Vivant, pédagogique, festif, comique, ce feuilleton théâtral, qui se donne chaque jour dans un jardin en entrée libre, traverse les siècles et les concepts de Sénèque à Descartes, de Hölderlin à Schopenhauer en passant par Sartre, Freud et Derrida ! Et bien d’autres, sans oublier Jacques Lacan emperruqué et Heidegger mangeant de la soupe aux pommes de terres en short tyrolien ! Les comédiens dynamités pulvérisent le paradoxe du grand Will en unissant le personnage le plus mystérieux du répertoire avec la question clé du théâtre : rendre vivant ce qui n’est pas, représenter de la fiction, créer des situations à partir de ce qui n’existe pas. En bref, pourquoi l’artifice de la représentation nous touche-t elle tellement ? L’auteur, muni de sa plume alerte et de ses années d’étude en humanités et en théologie, s’amuse -et les acteurs aussi- à digresser sur les questions de l’individu, de la vie et de la mort, avec des jeux de mots savoureux et un sens de la farce assumé. Voilà un spectacle vivifiant qui célèbre la fête du théâtre et du langage.

Hélène Kuttner 

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