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Christophe Malavoy : “Ce spectacle est une part de moi-même.”

Hélène Kuttner 21 juillet 2019
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©Patrick Fouque

Dans La Légende du Saint Buveur de Joseph Roth qu’il joue actuellement à guichets fermés au Théâtre du Chêne Noir à Avignon, l’acteur s’engage très personnellement dans un projet artistique qu’il a mené et produit, entouré d’une équipe de collaborateurs fidèles. Sur scène, dans une élégante scénographie, il est ce SDF au cœur tendre qui dort sous les ponts de Paris et retrouve un sursaut de vitalité grâce à une rencontre providentielle. Musicien, chanteur, poète, acteur, Christophe Malavoy révèle au public une nouvelle littéraire superbe d’humanité, avec une grâce et une simplicité rares. Sur son spectacle, sur sa carrière, sur son engagement, sur son exigence, il a accepté de répondre à nos questions avec sincérité.

Comment est né ce projet ?

En entrant pour grignoter un morceau dans un bistrot qui s’appelle Le Tournon, rue de Tournon près du Sénat, je me suis assis à la place même que Joseph Roth, l’auteur viennois de La Marche de Radetzky, occupait dans les années 1930 pour écrire, une plaque en cuivre portait son nom. Le restaurant était pratiquement vide, j’occupais cette place par hasard. L’écrivain habitait au-dessus du restaurant, à l’Hôtel de la Poste, dans lequel il résida jusqu’à sa mort en 1939. Mais j’avais déjà décidé de porter sur la scène La Légende du Saint Buveur.

Pourquoi ? Connaissiez-vous cet auteur ?

J’aime particulièrement l’œuvre de Stephan Zweig, qui était son compatriote et ami, et j’avais vu le film réalisé par Ermanno Olmi (Lion d’Or à Venise en 1989) que je n’avais pas trouvé très réussi. J’ai donc lu la nouvelle il y a longtemps et, il y a deux ans, on m’a demandé de faire la lecture d’un texte court. Je me suis souvenu de cette nouvelle et, en lisant ce texte, je me suis rendu compte de l’émotion qui s’en dégageait, de l’universalité du propos et surtout de la beauté du personnage principal. Il nous donne à réfléchir sur notre condition d’être humain dans ce monde fait de besoins et de désirs. Au-delà du thème du “sans abri” et de la précarité, il nous interroge sur nos véritables besoins. Quels sont nos véritables besoins ? Quels sont nos véritables désirs ? Finalement, on se retrouve actuellement consommateurs d’un monde consumériste. Est-ce si enviable de vouloir consommer des choses qui parfois nous empoisonnent, parfois nous aliènent ? Nous sommes dans une constante fuite en avant qui multiplie nos besoins. D’ailleurs, est-il normal que, dans un pays comme la France, 6 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 600 euros ? On s’occupe beaucoup des riches, mais que faire des pauvres, qui sont de plus en plus nombreux à dormir dans la rue ? Je trouve cela choquant qu’en France, la sixième puissance mondiale, malgré les promesses des présidents successifs, on n’arrive pas à juguler la pauvreté. Pour moi, la situation est très inquiétante. Mon personnage, Andreas, n’a plus de besoins, hormis celui de manger et de trouver un abri pour dormir. Il a trouvé une forme de liberté absolue, en échange de souffrances qui sont celles de la précarité. Avec notre confort, notre argent, notre condition est-elle si enviable ? On peut se poser la question. C’est aussi toute la poésie qui se dégage de cette nouvelle.

Vous vous engagez dans ce spectacle en solo, de manière très personnelle. C’était voulu ?

J’ai fait un spectacle à ma mesure. J’ai grandi dans l’admiration de mes maîtres, Buster Keaton, Charlie Chaplin, W.C. Fields qui parlaient de la misère mais avec une dimension burlesque, comique. Mais aussi des réalisateurs comme Pierre Étaix, Jacques Tati, Fellini, Ettore Scola ou Wim Wenders qui déploient des univers qui m’ont fait rêver, avec lesquels j’ai rêvé de tourner. J’essaie de retrouver cette puissance et j’ai pensé que dans ce texte il y avait une vraie matière poétique qui puisse toucher le public. Et puis j’avais envie de musique. J’imaginais que le personnage, sous les ponts de Paris, jouerait de la trompette comme dans le cinéma de Marcel Carné ou Julien Duvivier. Cette trompette, je l’avais chez moi. Elle m’avait été offerte par Patrick Artero qui est un jazzman et je l’ai restaurée pour en jouer. J’ai toujours aimé chanter, et c’est ce que je fais dans le spectacle avec des poèmes d’Apollinaire, de Rutebeuf et de Léo Ferré. 

C’est la première fois que vous chantez sur scène ?

Seul oui. J’ai accompagné une fois Jane Birkin car elle savait que je chantais, dans une émission de variétés. Une autre fois, j’ai chanté dans le film Souvenirs souvenirs sur les années 60 et me suis retrouvé dans l’émission de Michel Drucker sur le rock avec Johnny Hallyday et Eddy Mitchell à mes côtés ! J’ai eu la peur de ma vie ! Mais Johnny m’a félicité et rassuré. Dans mon spectacle, je tenais à chanter “a capella”, sans support technique ni enregistrement, en toute simplicité.

C’est d’ailleurs cela qui est très beau, vous prenez des risques.

J’ai fait de la musique, du violoncelle et du piano étant plus jeune, donc je connais un peu la musique, mais en total autodidacte. Aujourd’hui, j’apprends à jouer du bugle, une trompette de jazz. Mais vous savez, il n’y a pas d’âge pour apprendre, il suffit d’en avoir l’envie. J’aime ces univers décalés que l’on retrouve dans les vieux films. À mes débuts, le cinéma m’a engagé sur mon physique de jeune premier, mais ma vraie nature ne correspond pas du tout à l’image que les réalisateurs avaient de moi. Le personnage que j’incarne aujourd’hui, Andreas, est beaucoup plus proche de ma vraie nature. Je suis plus anachronique. Comique et mélancolique à la fois, avec de la tendresse, de la fantaisie et de la poésie. Aujourd’hui, à l’âge que j’ai et après une carrière riche qui m’a mené vers d’autres chemins, qui m’a procuré énormément de bonheur et de joie, que ce soit avec Claude Zidi, Claude Chabrol, Michel Deville ou au théâtre avec Montherlant ou Jean-Marie Besset, je me lance seul dans un projet très personnel. Je l’avais fait dans Gary / Ajar où je racontais la vie de Romain Gary. La poésie est un langage universel. On est tous touchés et traversés par des émotions. Quand Andreas, le personnage de la nouvelle, raconte que pour la première fois de sa vie il a de l’argent et qu’il commence à avoir peur de ne plus en avoir, c’est un sentiment que chacun de nous a ressenti au moins une fois dans sa vie. On a toujours peur de ne pas réussir, de ne pas aller au bout d’un projet de vie. Dans ce spectacle, je me suis fait confiance, j’ai cru en moi. J’ai adapté le texte, écrit la musique, je joue, je produis et je diffuse pour travailler en toute liberté, sans contrainte extérieure. J’y ai mis une part de moi-même.

Vous aimez le Festival d’Avignon ?

J’aime cette effervescence autour du théâtre. Durant le festival, les gens parlent, échangent, discutent, se passionnent, ce qui n’arrive pas à Paris ou dans d’autres villes où les gens vont au théâtre et rentrent chez eux. À Avignon, les gens discutent dans les files d’attente. J’aime ces échanges, qui révèlent la nécessité qu’on a de se parler. C’est aussi l’histoire des Gilets jaunes. Aujourd’hui, les gens ne se retrouvent plus pour échanger. Avignon est un point de rencontre formidable, bienveillant.

Et le cinéma, vous l’avez abandonné ?

Il ne m’intéresse plus vraiment. Les poètes ont déserté nos écrans. Je prends donc davantage de plaisir au théâtre. Le spectacle vivant est irremplaçable. Pour un acteur, c’est le théâtre qui vous fait progresser, tandis qu’au cinéma on gagne de la notoriété. Et davantage d’argent. Les acteurs et actrices devraient tous revenir au théâtre. La première fois que j’ai pénétré dans un cours de théâtre, je me suis senti chez moi. Aujourd’hui encore, dans un théâtre, je me sens chez moi. J’aime transmettre des histoires. Mais j’aime surtout partager l’instant présent. On oublie souvent de vivre au présent.

Hélène Kuttner

  

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