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    Dramuscules – Théâtre de Poche-Montparnasse

    11 décembre 2013
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    Dramuscules - Théâtre de Poche-Montparnasse

    Ces saynètes ont été écrites en 1988, soit un an avant la mort de l’auteur. Celui-ci y concentre tout son art de la critique au vitriol et son sens de l’attaque à coups de griffes. On y retrouve sa dénonciation de l’ambiance qui règne en Autriche et qu’il a constamment fustigée dans son œuvre et sa vie. Le petit fascisme rampant du quotidien, les horreurs banales déversées par monsieur ou madame Tout-le-monde, la haine diffusée sous des airs de pas-y-toucher, bref, les innombrables cruautés aux allures anodines sont à nouveau épinglées et démasquées. L’auteur autrichien a régulièrement provoqué ses concitoyens et leurs représentants, les traitant sans ménagement et sans relâche. On pourrait croire qu’en 1988, les esprits étaient apaisés et pacifiés, mais c’est pourtant bien à nouveau les personnages lambda que Thomas Bernhard voient comme étant aussi dangereux et primaires qu’ils l’étaient dans les heures les plus sombres de l’histoire.

    Catherine Salviat et Judith Magre sont ici les deux braves femmes aux apparences inoffensives qui regorgent de haine profonde liée à la peur. Dans Un mort, elles sont des commères dévotes qui portent un béret et un tailleur strict. Rentrant chez elles après le rosaire du soir, elles croient découvrir dans la pénombre un cadavre qui est en réalité un tas d’affiches roulées, affiches aux croix gammées perdues par des militants sur la route. Dans Le mois de Marie, à la sortie de la messe dominicale, elles évoquent leur voisin récemment décédé suite à un accident avec un jeune turc, qu’elle transforme en criminel sauvage sans autre forme de procès. Enfin, avec Match, une femme occupée à repasser vomit sa détestation des jeunes, tandis que son mari policier qui regarde un match de foot crie régulièrement quelques insultes du type « Pauvres cons. »

    A travers elles, les citoyens ordinaires de l’Autriche moderne sont des champions de la stupidité qui insulte les jeunes, les étrangers, bref, tous les autres, tous ceux qui ne sont pas exactement semblables et qui, derrière ces vociférations, suscitent la crainte. Les comédiennes sont impeccables dans ces anecdotes glaciales et grotesques et Antony Cochin, qui tient le rôle du fossoyeur et assure la voix du mari, complète bien ces farces macabres. Le racisme banal et le besoin systématique de pourfendre autrui sont répétés et épluchés jusqu’à provoquer un rire qui devient vite grinçant, car sous les refrains empoisonnés des bigotes se profilent les fantômes de l’époque nazie. Les commérages sont aigres et les imbécilités apparemment banales porteuses des pires horreurs.

    Par les temps qui courent, aller voir ce spectacle, c’est garder un regard vigilant et toujours utile. Cela avec du rire et une direction limpide. Ce qui n’empêche pas de s’interroger sur les effets de cette moquerie des petites gens, car le sarcasme consensuel ne dispense pas de chercher à décrypter les racines des mécanismes de la haine. Pour établir une transition entre deux pièces, la metteure en scène a imaginé un intermède qui fait penser à Questions pour un champion. Catherine Salviat, toutes lumières allumées, interroge le public avec cadeau à la clé sur des citations racistes dont on apprend qu’elles sont de De Gaulle, Roosevelt, Voltaire, ou « L’Elysée », etc. Outre une erreur qui confond Montesquieu lui-même et un de ses personnages des Lettres Persanes, cette énième dénonciation par raccourcis provocateurs, est un procédé discutable. Pointer constamment la bêtise chez l’autre, le modeste bourgeois ou l’homme puissant, sans jamais se livrer à plus d’analyse ni perspective historique, flirte avec un systématisme que l’on peut trouver d’un goût douteux.
     
    Isabelle Bournat

    Dramuscules

    De Thomas Bernhard

    Mise en scène de Catherine Hiegel

    Avec Catherine Salviat, Judith Magre et Antony Cochin

    Du 26 novembre au 9 mars 2013
    Du mardi au samedi à 19h
    Le dimanche à 17h30
    Relâche les 25 décembre et 1er janvier

    Tarifs : 10 à 30 euros

    Réservations par tél. 01.45.44.50.21

    Durée : 1h

    Théâtre de Poche-Montparnasse
    75 boulevard du Montparnasse
    75006 Paris
    M° Montparnasse

    www.theatredepoche-montparnasse.com

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