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Fabuleuse « Manon » à l’Opéra Comique

©DR-Stefan-Brion

L’œuvre de Jules Massenet (1884) revient à l’Opéra Comique pour six représentations où triomphe la soprano Patricia Petibon, bouleversante dans un rôle écrasant de présence scénique durant trois heures. Sous la baguette de Marc Minkowski avec l’orchestre des Musiciens du Louvre, Olivier Py signe une mise en scène torride dans laquelle le ténor Frédéric Antoun se révèle un magnétique Chevalier.

Un mélo éblouissant

©DR-Stefan-Brion

Créé en 1884 à l’Opéra Comique, « Manon » est l’opéra le plus populaire d’un compositeur qui n’était pas encore très célèbre et dont les précédentes tentatives, « Hérodiade » et « Werther », se sont soldées par des échecs. L’héroïne dépeinte par L’Abbé Prévost dans « Manon Lescaut » sert ici de modèle aux aventures sentimentales d’une jeune provinciale destinée au couvent par sa famille, et qui va tomber folle amoureuse d’un étudiant descendu par hasard de la diligence d’Arras dans la même auberge. Manon est chaperonnée par son cousin Lescaut qui voit d’un mauvais oeil les riches messieurs qui tournent autour d’elle et font basculer la jeune fille vers une vie de débauches et de plaisirs. L’histoire, on s’en doute, va mal se terminer puisque Des Grieux se jette par désespoir amoureux dans les ordres religieux de Saint-Sulpice et que Manon sera condamnée pour mauvaise vie. Sur le livret d’Henri Meilhac et Philippe Gille, Massenet compose une éblouissante partition qui scintille de tous les genres musicaux, du mélodrame au comique, du lyrisme le plus intime au romantisme échevelé, en passant par du folklore russe ou des cloches militaires : un florilège d’ambiances qui exige une précision diabolique des interprètes.

Patricia Petibon en Manon

©DR-Stefan-Brion

C’est une évidence, la rousse soprano trouve dans ce personnage un rôle qui la propulse au rang des plus grandes. Tour à tour docile, naïve puis coquine, mais jamais perverse, elle compose tout au long de ces cinq actes une épopée haletante, où la qualité somptueuse de sa voix, son sens profond de la musicalité des phrases, son attention aristocratique aux nuances des notes se combinent à un engagement physique et dramatique total. Du début à la fin, pour exprimer l’intimité soyeuse d’une romance sentimentale ou la projection forte d’un enthousiasme ou d’une frayeur, elle est présente avec la même énergie, la même sensibilité à fleur de peau, la même qualité de diction parfaite et contemporaine. Du souffle, profond, et de la dentelle, pour dessiner tous les contours d’un personnage complexe. Par bonheur, son partenaire, Frédéric Antoun, ténor québécois, se révèle lui aussi à la hauteur d’un rôle qu’il compose élégamment, d’une voix qui s’épanouit brillamment au fur et à mesure de la représentation. Le couple est ainsi merveilleusement crédible, bien que le livret, avec ses péripéties rocambolesques, soit un peu tiré par les cheveux.

Une auberge transformée en lupanar

©DR-Stefan-Brion

Olivier Py a filé la métaphore de la débauche à tous les étages. Dans une scénographie verticale de Pierre-André Weitz, constituée de structures en métal noir mobiles, dont les fenêtres austères et les portes cellulaires s’ouvrent violemment sur des scènes de prostitution ou de jeux sexuels, les voyageurs de la diligence (le Choeur de l’Opéra de Bordeaux) deviennent les voyeurs amusés des clients de l’auberge. Morfontaine (Damien Bigourdan) et Brétigny (Philippe Estèphe), messieurs d’importance se jettent bruyamment sur la chair fraiche et pulpeuse de Poussette (Olivia Doray), Rosette (Marion Lebègue) et Javotte (Adèle Charvet). Jean-Sébastien Bou est un parfait Lescaut, qui tente avec maladresse mais hauteur de sauver l’honneur de sa cousine, ce qui provoque de mémorables joutes physiques où les chanteurs se révèlent d’excellents acteurs. Les intermèdes dansés jouent de la nudité et du travestissement, hommes transformés en animaux (chorégraphie de Daniel Izzo) tandis que la scène d’amour entre Manon en nuisette de soie rouge et Des Grieux en caleçon blanc s’anime langoureusement  sous le soleil artificiel des tropiques, dans un décor kitsch à souhait, avec boule miroitante et palmiers géants. Laurent Alvaro (Des Grieux père) campe enfin la voix bourgeoise de l’autorité, qui constate avec effroi ce tourbillon d’immoralité qui fascinait le XVIII° siècle. Au pupitre, Marc Minkowski conduit son orchestre avec brio et vivacité, faisant corps avec émotion avec ses chanteurs. Une Manon ébouriffante !

Hélène Kuttner

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