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Faits d’Hiver : La danse sans limites (d’âge)

Thomas Hahn 6 janvier 2019
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Ces Gens là! Cie Chatha © Jean Louis Fernandez

Chaque année chorégraphique parisienne commence par un festival des plus passionnants : Faits d’Hiver. Cette année, il se balade entre le Centre Pompidou, le Théâtre de la Bastille et autres lieux de choix, pour présenter, entre autres, Catherine Diverrès, Thomas Lebrun, Fabrice Lambert et… Jan Fabre !

Faits d’Hiver, de plus en plus divers ! La 21e édition organisée par Christophe Martin et son équipe se déploie, à partir de son fief à Micadanses, dans dix lieux partenaires, dont le Centre Pompidou, la MAC de Créteil, le Centre Culturel Suisse, le Carreau du Temple, le Théâtre de la Cité Internationale at autres. Dont Le Tarmac, ce lieu malheureusement menacé de fermeture à partir de la saison prochaine. Faits d’Hiver y présente cette année Ces gens là !, la nouvelle création d’Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou. Où le DJ culte tunisien Ogra, présent en fond de scène, mène cinq danseurs avec énergie et subtilité vers des espaces-temps mystérieux, où on danse à la fois en force et dans la joie, où les mouvements semblent exploser dans des corps très amples, sauvages et pourtant minutieusement contrôlés.

Ces gens là ! Cie Chatha © Jean Louis Fernandez

Thomas Lebrun, pour une mémoire vivante

Ces gens-là ! : L’exclamation pourrait bien se référer à la thématique du festival. D’un côté, les jeunes. De l’autre, les anciens, celles et ceux qui ont fondé la nouvelle danse française, dans les années 1980. Car l’ambition de Christophe Martin n’est pas le jeunisme, mais la rencontre entre les générations. Aussi propose-t-il une édition particulièrement axée sur la transmission et les rencontres intergénérationnelles, comme fil rouge d’un Faits d’Hiver qui s’ouvre et se termine en compagnie de Thomas Lebrun. Dans Another look at memory, le directeur du CCN de Tours revisite son répertoire des dix dernières années, le confiant à trois interprètes de longue date et un jeune danseur récemment rencontré.

Another Look at Memory de Thomas Lebrun © Frédéric Iovino

En clôture, Lebrun frappe un coup final avec Blitz : en allemand, c’est l’éclair, renvoyant à la vitesse du temps qui passe, et au format de ce programme particulier : c’est sur proposition de Christophe Martin que Lebrun a proposé à des chorégraphes des premières générations de la danse contemporaine française (Christine Bastin, Daniel Larrieu, Jean Guizerix, Odile Azagury…) de partager le plateau avec un.e jeune interprète sur des « chansons choisies ». Lesquelles? Surprise…

Echos d’infinis

La figure du duo, bref et décliné en millefeuille, introduit un autre principe étonnamment récurrent dans cette édition, à savoir la soirée composée. Sylvère Lamotte propose, avec L’Echo d’un infini, « une pièce qui interroge la mémoire des corps à travers le temps ». Elle se compose tout autant de duos brefs et réunit des interprètes d’âges divers. La vision de Lamotte va jusqu’à convoquer « les mémoires ancestrales logées au cœur de nos ADN ». Pour ce faire, il convoque, entre autres, deux dépositaires d’une mémoire vivante de la danse contemporaine française: Brigitte Asselineau et Paco Decina. Et il reprend son duo Ruines ainsi que Corps constellaires, pièce pour vingt-deux danseurs amateurs.

Ruines de Sylvère Lamotte © Nora Hougenade-8

Variations Goldberg et… Dolgberg !

L’idée d’éclats chorégraphiques harmonieusement reliés porte aussi l’ascension de la Montagne Dorée de Louis Barreau, jeune chorégraphe qui suit, dans ce duo, le fil des Variations Goldberg de Bach : trente danses formant un « paysage de gestes ». Les mêmes Variations font l’objet d’un solo intitulé Dolgberg (l’une des huit créations du festival), conçu et interprété par Yaïr Barelli qui confronte la dimension sacrée de l’œuvre de Bach à des univers pop et hip hop: Une traversée du temps, d’autant plus qu’il s’y ajoute une dimension personnelle, puisque Goldberg était également le nom de famille des grands-parents de Barelli, qui ont fui la Pologne pendant la seconde guerre mondiale.

Diverrès, Novalis et la liberté

Et quelle serait l’instance la plus immédiatement palpable de l’écoulement du temps, si ce n’est l’alternance entre le jour et la nuit? Jour et Nuit donc, chez Catherine Diverrès. Cette toute nouvelle création pour neuf interprètes avance sur des extraits des Hymnes à la nuit de Novalis, grand chant romantique de la condition humaine, oscillant entre obscurité et lumière, de l’origine de la vie à la mort de l’individu.

Diverrès s’est affirmée à partir de 1983. Voilà donc une autre chorégraphe représentant la génération d’origine de la Nouvelle Danse. Ce n’est pas exactement la raison pour laquelle l’ancienne élève de feu Kazuo Ohno, cetet quasi-divinité du butô,  est aujourd’hui programmée à la MC de Créteil dans le cadre de Faits d’Hiver. Ce que cette génération apporte de précieux n’est pas seulement son expérience, mais surtout sa liberté d’esprit et sa volonté de travailler dans « la plus grande liberté stylistique ». Le neuf interprètes sont invités à prendre à bras le corps ces « Jour et nuit de fête, de liberté, de nostalgie, de doux délire, alternance larmes-rire… »

Mémoire et liberté féminines

Marion Lévy, ancienne protagoniste chez Anne Teresa De Keersmaeker, mène depuis 2009 une carrière de chorégraphe indépendante. Dans ses propres chorégraphies, elle aime à faire se rencontrer danse et théâtre. Lévy présente ici sa toute nouvelle création, Training, conçue sous le regard du clown contemporain Ludor Citrik. Dans Training, Lévy  porte un regard sur la condition féminine, tout au long de la vie d’une femme  qu’on verra vieillir alors qu’elle ne cesse de vouloir rester ce qu’elle n’est plus, sur un mode burlesque et jubilatoire. Lévy crée là une façon drolatique de dénoncer les stéréotypes que la société impose aux femmes.

Marinette Dozeville est encore ce qu’on appelle une jeune chorégraphe. Mais elle se souvient de Lilith, la première femme de la mythologie chrétienne, injustement évincée des pages canonisées de l’Ancien Testament. A cet oubli aux accents patriarcaux, Dozeville oppose un solo dansé entre rébellion et libération, sauvagerie et sensualité : là, se délasse Lilith, où elle est accompagnée d’un musicien, dans, selon elle-même, une Manifestation d’un corps libertaire. Cet acte de révolte contre la censure entre autant en correspondance avec Aujourd’hui, sauvage de Fabrice Lambert qu’avec l’intérêt de Jan Fabre pour les faces cachées de l’âme et ce que nos mythes peuvent en révéler.

Dorcas et le cas Jan Fabre

Et puis, qui l’eut cru, les vingt minutes qui suffisent au promeneur pour passer de Micadanses au Théâtre de la Bastille l’amènent à tomber sur… Jan Fabre! On est pourtant toujours dans le même festival. Un miracle ? Moins que celui qu’on attribue à l’apôtre Pierre ressuscitant Dorcas, cette couturière aussi altruiste que virtuose qui fabriquait des vêtements pour les offrir aux pauvres.

The Generosity of Dorcas est pourtant interprété par un homme (Matteo Sedda). Il n’y a donc pas évocation de la figure biblique, mais transposition métaphorique, vers les sphères de Méphisto, des limbes et l’univers de Fabre, tout simplement. Fabre rend ici hommage à son interprète, comme il l’a fait dans toute une série de solos précédents.  Pas d’huile d’olive qui tombe (comme jadis pour Lisbeth Gruwez), mais des aiguilles à tricoter qui menacent de s’abattre sur Sedda. Ce qui intéressa Fabre, c’est le don de soi. Tricoter pour vêtir l’autre est une forme de danse, et le danseur se donne corps et âme.

Un fait divers qui sème le trouble

Mais il paraît que Fabre ait demandé bien trop de don de soi à sa troupe. Les accusations de harcèlement, y inclus sexuel, portées contre le directeur par de nombreux interprètes de sa compagnie Troubleyn sont sous investigation. Il est arrivé, en Espagne, que le public ait rendu ses places. Quelle sera la réponse des spectateurs au Théâtre de la Bastille ? Que ressent Sedda ? Dans un communiqué personnel, l’interprète  assure n’avoir jamais vu chez Fabre des comportements sexistes, racistes ou autrement méprisants. Les équipes de Troubleyn se sont rencontrées et œuvrent  pour un « nouvel avenir », assure-t-il, dans un « environnement professionnel permettant à tou.te.s de se sentir respecté.e.s et en sécurité. » Et voilà que le thème de la mémoire, ici très douloureuse, s’invite au festival et au Théâtre de la Bastille, à un endroit où personne ne s’y attendait.

Thomas Hahn

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