“Freud dernier combat” : un thriller psychanalytique fascinant
©Pascal-Gely
A la Reine Blanche, Hervé Dubourjal met en scène et interprète Sigmund Freud face à sa fille Anna à Vienne, la capitale autrichienne qui sera bientôt annexée par les nazis. Une pièce en forme d’énigme policière, très bien écrite par Aude De Tocqueville et Jean-Marie Sinety, qui vient questionner la validité de certaines théories psychanalytiques et notamment le complexe d’Œdipe, à la lumière de certaines découvertes.
Vienne 1934
Nous sommes dans le bureau de l’inventeur de la psychanalyse, Sigmund Freud, alors âgé de 78 ans et souffrant d’un douloureux cancer de la mâchoire. Il y a là son canapé légendaire, où des centaines de patientes et de patients atteints de névroses ou de psychoses se sont allongés pour pouvoir faire éclore leur inconscient et soulager leur peine. Mais aussi un petit meuble surmonté de statuettes africaines, témoignage d’une sexualité primitive essentielle à la psychanalyse, alors qu’un écran en fond de scène projette le galop d’un cheval au ralenti, puis l’effondrement d’immeubles entiers dans la capitale autrichienne. Un an avant, en mars 1933, alors qu’Hitler prend le pouvoir en Allemagne, le chancelier autrichien Dollfuss dissout le parlement et instaure une sorte de dictature, éliminant les sociaux-démocrates au profit d’un régime autoritaire qui conduira à l’Anschluss. Mais Freud tergiverse. Il refuse de croire que sa patrie, baignée de culture cosmopolite, puisse sombrer. Il a des patients, des relations et des appuis, même si son ami Stefan Zweig, juif viennois lui aussi, l’enjoint de s’exiler.

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Une incarnation saisissante
Hervé Dubourjal s’est glissé dans la peau de Freud avec une aisance et un engagement saisissants. Massif, vieillissant, le cigare à la bouche, le comédien incarne ce personnage sympathique et énigmatique, entièrement absorbé par son travail et ses recherches scientifiques, et saisi d’une admiration totale pour sa fille Anna qui à son tour, prendra le lead pour psychanalyser son père ! La comédienne Moana Ferré est une magnifique Anna Freud, attentive et redoutable analyste, ne craint pas d’éprouver son paternel sur des questions essentielles, comme celles qui interrogent la validité du mythe d’Œdipe. Et si tout n’était pas que fantasme ? Pourquoi Freud a-t-il constamment minimisé la souffrance des femmes et des enfants, réduisant considérablement leur douleur de victimes ? Et si Œdipe n’était finalement pas coupable d’avoir assassiné son père et couché avec sa mère, puisqu’il ignorait tout de leurs identités à ce moment-là ? Anna tourmente son père, et leur face à face se mue en un interrogatoire policier, la fille questionnant son père sur les actions de son propre père, Jakob, et les méfaits que ses proches ont du subir.

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Deux lions en cage
L’espace scénique bi-frontal favorise la proximité avec le public. Face à ce duel entre ces deux monstres d’intelligence qui s’éprouvent par amour l’un de l’autre, tout est faux et tout est vrai, à la fois, dans ce dialogue inventé par le psychanalyste Jean-Marie de Sinety et adapté pour la scène par Aude De Tocqueville. L’hypnose, la « neurotica », le conscient et l’inconscient, l’interprétation des rêves, les blocages névrotiques d’Anna, tout y est et nous naviguons dans des eaux familières. La tempête survient quand c’est Freud lui même qui se trouve fragilisé, qu’il commence à s’interroger : et si toutes ses théories provenaient de sa propre expérience familiale ? De la violence du vieux Jakob, son père, de la séduction merveilleuse de sa jeune mère Amalia ? La musique de Mahler fait rouler ses harmonies sombres et riches, nous sommes avec les deux comédiens sur un plateau qui tangue dangereusement. Qui dit vrai ? Où est la faute ? Qui est responsable, en fin de compte ? Se pourrait-il que la construction du mythe d’Œdipe s’écroule comme un château de cartes ? La réussite de ce beau spectacle tient dans ce suspense : aucune réponse ne nous est donnée, tout cela n’est qu’illusion, ou presque. Mais c’est passionnant.
Hélène Kuttner
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