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Irina Brook : « Il n’y a rien de tel que la rencontre humaine »

Agathe Louis 8 novembre 2017
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Fille du grand metteur en scène Peter Brook, Irina, dont le prénom est celui d’une des « Trois Soeurs » de Tchékhov, vient d’être reconduite à la direction du Théâtre National de Nice pour son deuxième mandat jusqu’en 2020. Enthousiaste, volontaire, cette bûcheuse acharnée poursuit à Nice une révolution en douceur par l’approche d’un public élargi qu’elle va chercher dans tous les coins de la région, dans les usines, les écoles, les maisons de retraite, jusqu’à l’équipe de Football de Nice, afin de leur donner le goût d’une découverte théâtrale. Le chantier est énorme mais Irina Brook, décorée l’an dernier « Officier des Arts et des Lettres » par le Ministère de la Culture, n’est pas du genre à se décourager. A l’occasion du tout premier festival entièrement dédié au jeune public, « Génération Z « , son désir d’offrir la culture à tous est encore plus ardent.

Comment est née l’idée de lancer ce premier festival pour la jeunesse ?

-C’est une conclusion de 4 années de travail. Au bout de mes deux premières années à la tête de ce CDN (Centre Dramatique National), j’ai remarqué qu’il n’y avait aucun enfant dans les salles. J’ai donc commencé à programmer des spectacles pour le jeune public, mais sans succès car les familles n’étaient pas habituées ni invitées à fréquenter le théâtre. Les gens ne se déplacent pas lorsqu’ils pensent que le lieu n’est pas pour eux. Malgré des spectacles de grande qualité, les salles n’étaient pas remplies. Je me suis dit que l’une des mes missions était celle-là : faire venir de jeunes spectateurs au spectacle. Il ne suffit pas de présenter 3 spectacles jeune public dans un programme de saison, il faut agir autrement. L’idée d’un festival est venue l’an dernier.

C’était compliqué de faire cela à Nice ?

-C’était risqué. D’abord parce que le festival est programmé durant les vacances de la Toussaint quand le théâtre est historiquement toujours fermé. J’avais donc l’histoire contre moi mais on a continué droit devant ! Dans cette première semaine d’ouverture, ce qui est très réjouissant c’est que les spectacles sont pleins, les ateliers sont pleins, que ce soit pour les jeunes enfants ou les adolescents (spam, clowns, contes pour enfants, hip-hop). Les habitudes sont donc longues à changer, mais cela bouge, heureusement très positivement. On avait très peur au début, car on ne remplissait pas l’atelier improvisation pour les 11-18 ans ! Mais je dois avouer que j’ai été très émue quand j’ai assisté à la représentation d’ « Azerty et les mots perdus » et que j’ai vu, pour la première fois, une salle composée d’adultes et d’enfants tous réunis en famille. Les rencontres au bord du plateau, entre les équipes artistiques et le public, marche aussi très bien.


© 2017 Centre Dramatique National Nice Côte d’Azur

Donc c’est une première expérience réussie ?

-C’est aussi l’aboutissement de deux années de travail, de recherches et de démarches auprès des publics. Ça ne vient pas tout seul, on a démarché comme le font les comédiens au festival Off d’Avignon !

Vous n’avez pas « tracté » ?

-Si ! Je n’ai aucune fierté ! Je distribuerai des tracts et des programmes jusqu’à ce que la dernière place soit vendue. Ma petite compagnie de jeunes acteurs, « Les Eclaireurs », ont mis des nez rouges et on est sortis ensemble dans la coulée verte à Nice pour aborder les gens. Quand il faut remplir, il faut remplir ! Il n’y a rien de tel que la rencontre immédiate et humaine. On peut créer les plus belles affiches, communiquer sur tous les réseaux sociaux, écrire les plus beaux textes, tant qu’on ne rencontre pas réellement l’autre pour lui parler et avoir les arguments pour le convaincre, les gens ne se déplacent pas. Il faut les tirer par la main physiquement !

C’est ce que vous faites vraiment ?

-Mon objectif en arrivant ici était de faire venir des personnes qui n’avaient jamais mis les pieds dans un théâtre. J’étais assez naïve pour croire qu’il suffisait de quelques manifestations en dehors des murs du théâtre, des événements sur le marché de Nice pour faire venir des spectateurs. En réalité, c’est lorsque nous avons joué le spectacle « Point d’interrogation » à l’usine Malongo il y a deux ans que j’ai réalisé que les ouvriers de l’usine ne décollaient pas de leurs chaises pour aller vers nous. On leur faisait peur, nous, les artistes, la culture, alors qu’ils étaient dans leur propre lieu de travail ! Il fallait donc les prendre par la main. On ne peut pas sous estimer la peur des gens face à la culture. La mission d’un CDN est d’aller vers les gens, même s’ils ne deviennent pas tous des abonnés. Ensuite, le travail de fond consiste à constituer un nouveau public. Cela demande beaucoup d’abnégation et de patience.

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©Pascal Victor

Les premières années de votre mandat, après avoir succédé à Daniel Benoin, ancien directeur qui a été nommé au Théâtre d’Antibes, vous avez vu les salles se vider ?

-Oui, mais c’est normal car nous ne faisons pas la même programmation. Si les spectateurs souhaitent voir Pierre Arditi ou d’autres têtes d’affiche parisiennes, ils ont un choix fabuleux chez mon voisin à Antibes, donc ils n’ont pas besoin de moi. En réalité, nous sommes complémentaires. Mais vous savez, je n’ai rien contre les stars. Pour « Lapin Blanc, Lapin Rouge » de l’Iranien Nassim Soleimanpour a été joué par François Cluzet, Lambert Wilson, Charles Berling ou Jacques Weber. La rencontre de comédiens prestigieux avec un texte unique et surprenant chaque soir. C’est ce mélange que j’aime. Il nous faut en même temps répondre au cahier des charges d’un CDN, c’est à dire proposer du cirque, de la danse, de la chanson, mais aussi des textes forts, qui touchent à la société, aux problématiques actuelles.

Comment se conjugue votre désir de théâtre engagé, porteur de problématiques sociales, politiques, écologiques avec la municipalité de Nice ? Vous sentez vous aujourd’hui « adoptée » par Nice et son maire Christian Estrosi ?

-Je me dois absolument de ne pas mélanger la politique de la Ville de Nice, qui subventionne le théâtre à 50% avec l’Etat, avec mes choix artistiques. De même que le maire de Nice, Christian Estrosi, déclare respecter les artistes qui sont nommés quelques soient leurs créations. Depuis mon arrivée à Nice en 2014, je me suis toujours sentie bien accueillie et soutenue par la municipalité. Bien sûr, comme je suis impatiente de nature et que je voulais changer rapidement les choses, il y a eu ça et là des petites crispations, mais fondamentalement les tutelles municipales m’ont agréablement soutenue dans ma volonté d’ouverture aux publics. Le travail que l’on fait profite d’abord à la ville de Nice, comme en témoignent les nombreuses associations qui font appel à nous. J’aime être utile aux autres. C’est ce sentiment d’être utile, qui m’a fait abandonner la fabuleuse liberté que j’avais avant de prendre ce poste. Pour accepter cette responsabilité, la lourdeur de cette tâche avec l’aspect administratif qui va avec, pour accepter le sacrifice que j’ai fait de ma vie familiale, moi qui ai toujours privilégié la relation avec mes enfants, il fallait vraiment que je sente l’utilité de ce travail. Je n’ai jamais été intéressée ni par le pouvoir, ni par l’argent. Je ne déjeune par sur des yachts, mais on travaille simplement du matin au soir sans répit.

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©Irakli Sharashidze

Ressentez-vous aujourd’hui de la gratitude vis à vis de votre travail ?

-Oui, mais je ressens surtout l’énorme désir des gens de tous milieux pour le théâtre. Nous tentons d’y répondre par tous les moyens possibles, et notamment en nous déplaçant chez eux.

Vous faites du porte-à porte comme les politiques ?

-Absolument, et j’adore ça. Et quand il vous faut parler dans le détail de 40 spectacles, vous pouvez y passer deux heures ! Cela devient un exercice de style, et invariablement les gens ont envie de tout voir.

Aujourd’hui, alors que vous entamez votre deuxième mandat, vous sentez que vous tenez le bon bout ?

-A la fin de mon premier mandat, j’aurais pu m’enfuir en courant. Profiter de mes enfants, voir la pluie tomber, ne pas être dans une course folle et incessante. Mais c’était impossible, car je commençais juste à voir émerger les résultats de notre difficile action. Je table sur une période de 7 ans pour faire émerger les projets auxquels nous nous attelons et les encouragements que nous recevons chaque jour, les remerciements sont des preuves de gratitude à l’égard de notre travail. Ma vie entière se déroule au théâtre. Ce sera difficile d’arrêter.

Hélène Kuttner

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