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Kean ou Désordre et génie au Théâtre de l’Atelier. Gare à l’implosion !

16 décembre 2019
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Alain Sachs se déchaîne dans sa mise en scène exutoire et lance ses acteurs en déséquilibre dans un théâtre volontairement libérateur.

La vie de Kean a été portée plusieurs fois à l’écran, notamment par Rudolf Biebrach (Kean, 1921, Allemagne). Par Alexandre Volkoff (Kean ou Désordre et Génie, 1924, France). Deux autres Kean ont vu le jour, l’un en 1940 en Italie par Guido Brignone et l’autre par Francesco Rossi et Vittorio Gassman (Kean, Genio e sregolatezza – Italie 1956) . Hors mis en 2010 au théâtre de l’Odéon en langue allemande par Frank Castorf avec des textes de l’auteur Heiner Müller, cette pièce n’a pas été donnée depuis des lustres (1987 starring Belmondo). Au grand dam du metteur en scène Alain Sachs qui derechef a pris les choses en main et nous offre Kean à l’Atelier pour notre plus grand plaisir.

Saviez-vous qu’Edmund Kean (1787-1833)  fut un acteur britannique qui connut une grande gloire ? Parce qu’il fut considéré en son temps comme le « plus grand acteur au monde », ce qui n’est pas rien, Alexandre Dumas devait participer à l’élaboration de sa légende en lui consacrant une pièce de théâtre titrée Kean ou Désordre et Génie, créée le 31 août 1836 au Théâtre des Variétés pour le fameux comédien protégé d’Hugo, Frédérick Lemaître (1800-1876).

Jean-Paul Sartre en a réalisé l’adaptation en 1953. La pièce a été reprise en 1983 par Jean-Claude Drouot au Théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet ; ensuite par Jean-Paul Belmondo en 1987 au Théâtre Marigny.

Kean raconte l’histoire de ce fameux acteur anglais qui triomphe au Théâtre Royal de Drury Lane, acclamé par le tout Londres du début du XIXe siècle. Comprenons l’histoire. Kean (Alexis Desseaux) est aimé par deux femmes. L’une est la comtesse Elena (Eve Herszfeld) mariée à l’ambassadeur du Danemark, l’autre est Anna Damby (Justine Thibaudat), jeune et bourgeoise et argentée prête à tout pour rester auprès de ce comédien coureur de jupons, perturbé tant par l’alcool que par ses dettes. Au passage, Alain Sachs nous confiait il y a peu que la façon dont Sartre avait traité de ces deux femmes laissait entrevoir à son avis la patte de Simone de Beauvoir.

Kean est excessif, seules ses passions lui dictent ce qu’il a à faire, sans scrupules et sans contingences. Il peut être méprisant et généreux. Il est d’une rare insolence même avec le Prince de Galles (Frédéric Gorny) qui, malgré tout, en fait son ami pour éventuellement le manipuler au milieu de courtisans qui valent leur besant d’or (on ne dit pas pesant d’or, j’insiste !) : Sophie Bouilloux, Marc Schapira, Stéphane Titeca et d’un domestique fidèle et attachant : Pierre Benoist (Notons que Pierre Benoist a reçu une nomination aux Molières 2019 dans la catégorie meilleur second rôle masculin pour son interprétation dans Kean.)

Alors surgit le théâtre dans le théâtre. Comme dans le Minetti de Thomas Bernardt, l’artiste nous raconte ses décalages avec le monde, développe ses illusions et laisse apparaître la formidable terreur partagée entre l’acteur et son public.

Ainsi, dans Kean, se retrouvent le commentaire et l’interrogation sur la place que peut tenir l’artiste au cœur de l’œuvre dramaturgique, comment se situe t-il dans l’art, dans le théâtre et sur le sens illusoire que toute cette vie consacrée au « paraître » peut avoir ? Alors pour Kean, si le comédien et l’homme se confondent dans un aveuglement dans lequel les personnages qu’il a pu jouer se rebellent jusqu’à l’envahir,

Il ne reste qu’une solution : l’implosion…

Et c’est bien ce qui se passe en pleine représentation !

Patrick duCome


Le message d’Alain Sachs, metteur en scène, à notre attention 

Alain Sachs

 « On ne cesse de le proclamer partout. Il nous faut de toute urgence, contre vents et marées, continuer à vibrer et à nous amuser. Voilà qui tombe bien. Car le Kean de Dumas, c’est ni plus ni moins la quintessence même du théâtre ! Dans une profusion de couleurs et d’émotions où le comique et le tragique se côtoient sans vergogne, tous les plus grands thèmes y sont abordés. La quête d’absolu, le donjuanisme, le pouvoir, la folie… Véritable hommage à Shakespeare, pirandellien bien avant l’heure, il nous offre avant tout une joyeuse et flamboyante variation sur l’art du comédien, autant que de la comédienne, soit dit en passant.

« Ainsi, en ces temps si difficiles que nous traversons, comment trouver mieux que ce vibrant plaidoyer célébrant nos ancestrales valeurs ? Appel enflammé à toutes les résistances, hymne absolu à la liberté, il mêle l’imagination fiévreuse et flamboyante d’un Dumas à l’insolente modernité d’un Sartre, nous proposant de surcroît une puissante réflexion sur l’être et le paraître. Une véritable mise en abyme, un jeu de miroirs permanent que j’a voulu développer jusqu’à l’extrême en plaçant huit comédiens, trois femmes et cinq hommes, au cœur d’un dispositif un tantinet machiavélique, d’une véritable machine à jouer, en les poussant sans retenue jusqu’à l’ivresse de tous les plaisirs réunis de la scène… Il nous restait plus donc qu’à relever le défi ! »

Alain Sachs

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