“La Bal(l)ade de Nijinski” : une danse de la vie contre la mort
©Thomas-Amouroux
Au Théâtre du Châtelet, dans le somptueux foyer, le comédien Bertrand de Roffignac incarne le légendaire danseur russe Vaslav Nijinski à travers ses carnets autobiographiques, écrits juste avant d’être interné en Suisse, en 1919. Accompagné de l’excellent pianiste et comédien Guilhem Fabre, qui l’accompagne dans un répertoire franco-russe du début du 20° siècle, l’acteur réalise une performance éblouissante, sous la houlette d’Olivier Py.
Nijinski, Dieu, l’art et la vie
En janvier 1919, à l’Hôtel Suvretta de Saint-Moritz en Suisse, Vaslav Nijinski rédige en deux mois des cahiers dans lesquels il couche ses pensées les plus intimes, sa vision profonde de la vie et de son art, ses désirs les plus torrides et ses cauchemars les plus glaçants, sans aucun filtre. « Je suis le clown de Dieu » clame-t-il durant une soirée de bienfaisance où il s’était installé avec sa femme et sa fille, improvisant un solo d’une intensité dramatique déchirante sur la violence de la guerre, qui fait fuir les spectateurs. Ce sera son dernier spectacle, avant de sombrer dans le mutisme et les hallucinations, et d’être interné durant trente ans pour schizophrénie. Avant cette crise, et dix ans auparavant, Nijinski aura été la star montante des Ballets russes au Théâtre du Châtelet, dans la compagnie dirigée par Serge de Diaghilev, dans des chef-d’œuvre de l’avant-garde artistique comme L’Après midi d’un faune sur une musique de Claude Debussy. Sensualité, ambivalence sexuelle et énergie animale, l’artiste invente une mystique révolutionnaire avec de nouveaux rites, après avoir démontré qu’il pouvait sauter sur la scène comme aucun danseur ne l’avait fait auparavant.

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Une danse de la vie contre la mort
En costume noir, l’acteur Bertrand de Roffignac bondit sur l’estrade qui fait face au public. Au centre, en contrebas est installé le piano et le musicien Guilhem Fabre qui nourrit la performance d’un épatant choix musical, qui va des nocturnes de Chopin aux sonates de Prokoviev, en passant par une oeuvre arrangée de Schnittke, des préludes de Debussy ou un opéra de Moussorgski. Nous sommes entre le 19e et le 20e siècle, et la modernité fait son entrée fracassante. « Le faune, c’est moi » clame l’acteur saisi d’une énergie monstrueuse, sautant et se ruant sur la scène, à plat dos ou à plat ventre, dans un tango perpétuel et vertigineux avec Dieu. La dernière représentation et le souvenir cruellement amoureux de Diaghilev, la jeunesse misérable en Ukraine, la lutte pour survivre dans un monde secoué par la violence des inégalités, puis la brutalité des Bolcheviques, le comédien les incarne dans sa chair, habitant chaque phrase des écrits brûlants du danseur. De la racine des cheveux à ses orteils, il fait exploser la sève des mots avec un jeu hyper physique, d’une outrance spectaculaire. Dieu, le Christ, le faune, sa femme, l’obsession de la masturbation et des prostituées, le texte se déploie comme un long poème à la Lautréamont, avec d’innombrables ramifications et obsessions, que le comédien porte haut, comme un art de la revendication et du désir d’incarner.

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Une vie « éteinte »
Ainsi appelait-on l’état de folie où était plongé Nijinski, et que Bertrand de Roffignac saisit avec une fureur et un imaginaire dramatique d’une puissance hallucinante. Tantôt dandy tantôt faune, tantôt Pierrot, rampant sur le sol la bave aux lèvres ou tutoyant les étoiles, les yeux brûlants de désespoir ou débordant de désir, il se livre dans un rapport d’incarnation absolue, faisant de sa folie sa raison de vivre. Corps d’athlète, agilité d’un acrobate, le comédien ne nous épargne pas les face à face ambivalents avec Diaghilev, incarné par Guilhem Fabre, ni la frénétique scène de transe à la Antonin Artaud. Bien sûr cette outrance gestuelle peut paraître insupportable, sauf qu’ici elle donne corps à des sensations intimes dont l’exacerbation sensible mène à la folie et au désespoir. Et c’est ce qu’il y a de prodigieux dans cette performance : passer du grotesque, de l’ironie burlesque qui teinte les années passées, à un présent suffocant, un futur impossible à supporter, en raison d’une quête éperdue d’absolu. Ajoutons à cela que Nijinski, qui était aussi pianiste, a traversé les années de guerre tétanisé par la violence militaire et la boucherie des cadavres. Ce voyage dramatique et musical ne nous épargne pas, ces émotions vécues nous bouleversent, et c’est tant mieux. Il se poursuivra grâce au camion-scène de Guilhem Fabre et de l’Association uNopia avec une tournée dans la France entière.
Hélène Kuttner
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